Volume 2, numéro 4-5 JUILLET - AOÛT 1998
 
 

 Nunatsiaq News - Edition Nunavik*

Édition CAPITAL NEWS

"T'es-tu revenu pour de bon?"

Quand je suis revenu à Iqaluit, il tombait des clous. La grosse pluie battante, 5C. Je m'attendais bien à ça un peu, par ici c'est toujours un peu plus frais. Faut mettre plus de pelures.

Par dessus le marché, juste à l'aéroport, en débarquant de l'avion, mon univers a basculé à l'anglais. En fait, c'est formidable, ça fait découvrir le Canada et tout, mais après 11 mois dans la ville de Québec, c'est comme zapper un gros morceau de sa vie. Machinalement je continue à dire bonjour, merci, salut en français comme si c'était normal. Mais ce ne l'est plus. Mon cerveau doit basculer dans un autre logiciel... long time no see...I'll see you around...

Tout à coup surgit une ex-collaboratrice anglophone de la radio communautaire. Je lui fais un bisou sur les deux joues! Woupps! A voir sa réaction, je me rends compte que mon geste l'a surprise! Va falloir faire attention. Par ici on serre plutôt poliment la main aux dames.

J'avais comme oublié cette ville. Et pourtant, tous ces sourires accueillants que je croise... "T'es revenu pour de bon?...Welcome back!" Ça laisse la curieuse impression de revenir dans une vie antérieure. Les mêmes crêtes de roche dénudées encerclent la ville. La même poussière jaunasse soulevée par trop de bagnoles qui tournent inlassablement entre les bâtisses brunes ou grises.

J'ai été parti 11 mois. À toutes les semaines, j'ai lu le Nunatsiaq News sur le net, j'ai suivi avec intérêt les débats du forum politique de Nunanet. J'ai même écrit des articles pour l'Aquilon que j'expédiais par l'inforoute. De tant en tant, je téléphonais à des gens de la place pour compléter mes informations. Tout ce temps, j'ai comme habité un Nunavut virtuel!

Retrouver Iqaluit m'a secoué. Qu'est-ce que vous êtes venus faire ici vous autres? L'avancement? L'argent? L'amour? L'aventure? Vous ne pouviez plus supporter le boulot-toto-dodo quotidien dans votre patelin? Ou comme pour moi, c'est un peu tout ça réuni?

Serait-on une bande d'asociaux, de déserteurs de tout acabit en manque d'une évasion spectaculaire? Serions-nous à la dernière avenue des coeurs brisés? Vouloir se sauver plus loin, on se retrouvait sur la lune!

Sur les terrasses du Vieux Québec, ça épatait toujours les gens que des êtres humains puissent habiter si loin. "IGALUITTE... C'est-tu passé Mistassini?" qu'on me demandait l'air incrédule? Puis immanquablement un finfin me toisait: "Veux-tu ben me dire quelle hostie d'idée t'as eu d'aller rester là?". Exactement la question que je me posais quand j'ai vu mon avion de First Air repartir vers le Sud!

"Ça fait toujours ça de revenir par ici," qu'il y en a qui m'ont dit. "Après 3 ou 4 jours, ça se replace!" Quelqu'un d'autre m'a expliqué qu'il ne perd jamais ce sentiment d'étrangeté à vivre ici. Que c'est un signe de santé mentale!

Entre-temps j'ai rebranché mon ordinateur! Sacrament! Le serveur sonne occupé, pas moyen de remonter dans le cyberespace. On dirait que de 9h à 5h en fait, la ligne de Nunanet est toujours engagé.

Heureusement pour moi, tout de suite en arrivant, j'ai eu le bonheur de servir de photographe de service pour un groupe de sculpteurs inuit qui dans les 6 dernières semaines ont perfectionné leur art sous la direction de Pootoogook Jaw anciennement de Cape Dorset. Pendant 6 semaines ces gens là ont travaillé ensembles, discuté de leur art et fait des progrès étonnants.

Ceux qui se sont donnés la peine de venir voir l'exposition à l'entrepôt de la compagnie Steinberg ont pu faire la constatation puisque chaques sculpteurs présentaient différentes pièces dont certaines produites au début de la formation et d'autres à la toute fin. Quel enthousiasme chez ce groupe d'adultes, dont certains n'avaient jamais touché à une roche de leur vie!

Bonne réponse aussi de la part du public d'Iqaluit. Au moment d'aller sous presse la presque totalité des oeuvres avaient été vendues! C'est ce qu'on pourrait appeler de l'éducation sur mesure. Curieusement j'ai entendu dire entre les branches, que le Collège Arctique du Nunavut n'avait pas vu l'opportunité d'encadrer cette initiative que Pootoogook Jaw avait mise sur la table. C'est une corporation privée, Nunavut Training soutenue financièrement par Kakivak qui a permis la réalisation du projet.

Améliorer la qualité de l'art inuit par la mise en commun des connaissances des meilleurs sculpteurs actuels me semble fournir une réponse intelligente à la congestion actuelle du marché des carvings. Bravo à tous ceux qui ont permis de concrétiser cette heureuse initiative!

Ça fait que c'est ça... me voilà revenu pour de bon! J'espère que vous allez avoir autant de plaisir à lire mes histoires que moi j'en ai à les écrire! Salut!

 

* La reproduction sur le site Le Toit du Monde des articles en français publiés originalement dans le Capital News (édition communautaire du Nunatsiaq News pour Iqaluit) est possible grâce à l'aimable autorisation du Nunatsiaq News. Il est entendu que ces articles demeurent la propriété de Nortext Publishing Corporation (Iqaluit). Les articles peuvent être redistribués intégralement à des fins non lucratives à la seule condition que le présent avis y soit joint également. La version web des articles en français du Nunatsiaq News est une initiative du mensuel virtuel Le Toit du Monde.



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