Quarante ans de périple politique pour les Inuit du
Nunavut Quand le train d'Edmonton s'immobilisa le long du quai de la gare d'Ottawa en mai 1959, Abraham Okpik en descendit, heureux d'être enfin arriver à destination. Trappeur de renard arctique né dans la région d'Aklavik, chasseur de rat musqué dans les eaux troubles du delta du Mackenzie, opérateur de machinerie lourde sur les chantiers de construction de la ligne de radar DEW (Distant Early Warning), Abe avait reçu une invitation afin de participer à une réunion du Comité des affaires esquimaudes (Eskimo Affairs Committee) à Ottawa. Il fit le long trajet d'Inuvik, situé à l'embouchure du fleuve Mackenzie, jusqu'à Edmonton en avion, puis sauta dans le premier train pour se rendre Ottawa. Arrivé à destination, un homme fendit la foule sur le quai de la gare et s'avança vers lui. C'était Alex Spalding, l'auteur d'un dictionnaire d'Inuktitut du dialecte de Baffin Sud. " Inuvi? " (Es-tu inuk?) demanda-t-il à Abe. Pour la première fois de l'Histoire canadienne, le gouvernement conservateur de John Diefenbaker avait décidé, en 1959, de consulter les Inuit sur les décisions qui les concernaient. " Je ne comprenais pas très bien ce que Spalding me disait, expliquait Abe Okpik qui nous a quitté pour un monde meilleur en 1997, parce qu'on n'utilisait pas le même dialecte, moi je venais d'Aklavik et je parlais l'Inupiak qui est un dialecte parlé en Alaska et dans le delta du Mackenzie. " Abe n'était pas le seul Inuk invité à la réunion du Conseil, il y avait là, entre autres, Georges Koniaq de Kuujjuaq, Mary Cousins de Pond Inlet, deux mineurs de la mine de Rankin Inlet, dont John Anawak. Participaient également à cette rencontre, les principaux intéressés dans les affaires du Nord comme, par exemple, des administrateurs des Territoires du Nord-Ouest dont Gordon Robertson et Alex Steffenson; le ministre des Affaires du Nord et des mines, Alvin Hamilton; le chef de la 15ième division de la Gendarmerie royale du Canada, Henry Larsen; l'Évêque anglican de l'Arctique, le révérend Marsh sans oublier l'Évêque catholique, Monseigneur Lacroix. À cette époque, les Territoires du Nord-Ouest étaient administrés par un Conseil consultatif dont la majorité des membres étaient désignés par un commissaire, lui-même nommé par le gouvernement fédéral. Au départ, il s'agissait d'un Conseil de neuf membres. Puis entre 1951 et 1954, on y ajouta quatre membres élus provenant de la région ouest. Le commissaire détenait toujours la main haute sur les décisions et relevait directement du ministre des Mines et des Ressources à Ottawa. C'est d'ailleurs en 1921, au moment de la découverte de gisements pétroliers à Norman Wells dans la Vallée du Mackenzie, que le Conseil avait été mis sur pied. Avant cette date, le commissaire était seul à prendre les décisions. Petit rappel historique L'histoire des Territoires du Nord-Ouest, et par conséquent celle du Nunavut, prend racine au c¦ur même de l'histoire du Canada. Tout juste deux ans après la création de la Confédération canadienne en 1867, la Compagnie de la Baie d'Hudson céda ses territoires, qu'on nommait alors la Terre de Rupert parce qu'ils avaient été cédés par le roi Charles II d'Angleterre à son cousin, le prince Rupert, au nouveau gouvernement. La majeure partie du Québec et de l'Ontario, et toute la région ouest du pays, avant qu'on y découpe les provinces de l'Ouest, étaient incluses dans ce vaste territoire. Les Métis du Manitoba ont vivement réagi, en 1870, à cette cession du territoire où ils vivaient depuis deux cents ans. Ils ont immédiatement réclamé un statut provincial à Ottawa dans le but de préserver leur langue, le français, leur religion, ils étaient catholiques, et leurs terres principalement situées sur les rives de la rivière Rouge. Le gouvernement MacDonald accepta de créer la province du Manitoba. En 1870, près de 75% de la population du Manitoba était d'origine métisse. Pourtant, lors des événements de Batoche qui aboutirent à la pendaison de Louis Riel en 1885, il ne restait plus que 7% de la population de la nouvelle province qui pouvait être considérée comme des Métis. Les autres avaient été chassés de leur terre par des colons orangistes en provenance de l'Ontario. Tels furent les débuts mouvementés des Territoires du Nord-Ouest. C'est dans ce contexte que fut créée la North West Mounted Police en 1873. En effet, on voulait pacifier l'Ouest canadien, afin d'y permettre la colonisation et d'affirmer la souveraineté canadienne sur cet immense territoire, à travers lequel on voulait faire passer un chemin de fer, ad mare usque ad mare . Dès ces premières années, les Territoires du Nord-Ouest furent périodiquement amputés. Ce fut d'abord par la création de nouvelles provinces. Ensuite, vint la création du nouveau territoire du Yukon en 1898, à l'époque de la ruée vers l'or du Klondike. Enfin, en 1905, on étendit vers le Nord, les frontières des provinces, là où on les retrouve aujourd'hui. Prélude à l'organisation politique "C'est la ligne DEW qui nous a d'abord mis en contact les uns avec les autres", se rappelait Abe Okpik. "C'est alors que, pour la première fois, j'ai rencontré des Inuit du Keewatin. Nous n'avions aucune idée avant ça qu'il pouvait y avoir d'autres Inuit qui vivaient à l'extérieur de nos régions! ". En 1955, le ministère de la Défense des États-Unis avait amorcé la construction de la ligne Dew, une triple ligne de radar qui jalonait le Nord du continent pour nous prémunir d'une éventuelle attaque aérienne des Soviétiques. La ligne la plus au Nord, baptisée Porcupine, traversait les aires d'habitation traditionnelle des Inuit. Plusieurs des Inuit parlant l'anglais furent recrutés pour travailler sur les chantiers de construction. Mais plus que la ligne DEW, c'est l'essor du mouvement coopératif qui permit aux Inuit, d'un bout à l'autre de l'Arctique canadien, de se rencontrer et de commencer à discuter ensemble des grands changements qui bousculaient leur existence. La première coopérative inuit fut fondé à Kangiqsualujjuaq (anciennement Rivière Georges au Nouveau Québec) en 1959. Le mouvement s'étendit très rapidement à presque toutes les communautés de l'Arctique. Le mouvement coopératif venait briser le monopole du commerce de la Compagnie de la Baie d'Hudson dans l'Arctique canadien. Il permettait aux communautés de devenir plus responsable de leur développement. Louis Tapardjuk est aujourd'hui président du Conseil de développement social du Nunavut. Ce conseil découle de l'Accord sur les revendications territoriales des Inuit du Nunavut et son but consiste à garder bien vivante la culture des Inuit. En 1980, il était président de la Canadian Arctic Co-operative Federation qui fêtait cette année-là son vingtième anniversaire. Voici comment il qualifiait alors cette organisation: "Le geste d'accepter la société industrielle que les peuples autochtones (natives) n'ont aucun désir de vivre, ne doit pas être interprété comme notre acceptation définitive de la manière de l'Homme blanc de faire les choses. Il fait plutôt montre de notre tolérance à l'égard d'un mode de vie qui ne nous laisse aucune possibilité de choix. On a déjà pensé qu'on n'avait rien à dire dans notre propre destinée. Tout ça a changé à partir de 1959 (avec la fondation du mouvement coopératif dans l'Arctique)!" C'est d'ailleurs à partir du bassin de militants des coopératives du Nouveau Québec qu'émergera l'Association des Inuit du Nouveau Québec en 1971 (Northern Quebec Inuit Association), premier organisme régional de représentation politique des Inuit. Ottawa cherchait à régulariser les relations avec ses premières nations. Lester B. Pearson avait remporté le prix Nobel de la paix en 1957 pour sa participation au développement de l'Organisation des Nations Unies qui prêchait ouvertement en faveur du droit des peuples à l'autodétermination. Or, sur notre propre territoire canadien, autochtones et Inuit n'avaient toujours pas accès à quelque forme que ce soit de gouvernement démocratique; pas plus d'ailleurs qu'ils n'avaient accès à des services comparables à ceux qui étaient offerts au reste de la population canadienne. Depuis la fin des années cinquante, le Canada cherchait à corriger la situation. En 1960, Ottawa accorda le droit de vote à tous les aborigènes canadiens. En 1965, le premier ministre du Canada, Lester B. Pearson, nomma Abraham Okpik au Conseil des Territoires du Nord-Ouest. Il fut le premier Inuk à siéger à ce Conseil. Une des premières interventions de Abe fut de réclamer des représentants élus pour l'Arctique de l'Est : "Vivons-nous encore sous un régime colonial?", avait-il demandé aux autres conseillers. Le Conseil décida de confier au suffrage populaire le choix de trois représentants pour l'Arctique. Lors de ces premières élections de 1966, Simonie Michael d'Iqaluit fut élu. Il devenait le premier autochtone ou Inuk, dans toute l'histoire du Canada, à être démocratiquement élu pour représenter les intérêts de ses concitoyens comme membre d'un Conseil territorial, d'une Assemblée législative provinciale ou encore du Parlement d'Ottawa. Naissance d'un gouvernement responsable et des organismes politiques inuit En 1967, le siège du gouvernement des Territoires du Nord-Ouest déménagea d'Ottawa à Yellowknife suite aux recommandations de la Commission Carrother (1964) chargée d'examiner l'avenir politique des Territoires du Nord-Ouest. Une des questions que devait trancher la Commission était de savoir si les Territoires du Nord-Ouest devaient être divisés en deux entités administratives, soit la région du Mackenzie et celle l'Arctique de l'Est. Cette proposition émanait principalement de la population non-autochtone des Territoires qui voyait dans la division un raccourci pour que se développe plus rapidement un gouvernement responsable à l'Ouest. À cette époque, le rapport de la Commission n'avait pas recommandé la division, mais avait insisté sur l'importance d'accélérer la création d'un gouvernement responsable et suggérait de déménager dans les TNO le siège du gouvernement territorial. Il n'y avait pas que dans le Nord où la situation des autochtones et des Inuit était embarrassante pour le gouvernement canadien. Elle l'était aussi, et l'est encore d'ailleurs, dans la plupart des grandes villes canadiennes. L'exemple le mieux connu à l'époque était la "skid row" d'Edmonton où se retrouvaient nombre d'autochtones et d'Inuit dés¦uvrés qui y vivaient une vie misérable les conduisant généralement tout droit à la prison ou à la mort. À l'automne de 1966, Abe Okpik, Georges Koniaq, Annie Palluq furent convoqués à une grande assemblée à Toronto. Le gouvernement canadien voulait susciter la mise sur pied d'organisations politiques représentatives chez les Indiens et les Inuit du Canada. C'est à cette rencontre que fut fondée l'Association des Indiens et des Esquimaux (Indians and Eskimos Association). Une des premières tâches de l'organisme fut de fonder des Centres d'amitié (Friendship Centres) dans la plupart des grandes villes canadiennes afin de répondre aux besoins pressants des autochtones et Inuit urbanisés. Selon Abe Okpik, c'est le gouvernement fédéral qui, à l'époque, insista pour scinder cette première association en deux groupes distincts, sans doute parce que les "Indiens" au Canada relevaient de la Loi sur les Indiens et de son administration, tandis que les Inuit n'avaient jamais signé de traités avec le fédéral. Ainsi naquirent, d'une part l'Indian Brotherhood qui deviendra plus tard l'Assemblée des Premières nations et, d'autre part, l'Inuit Tapirisat du Canada que l'on reconnaît encore aujourd'hui comme l'organisme politique représentant tous les Inuit du Canada. L'État canadien se devait donc de clarifier les prétentions des autochtones sur le territoire, à travers tout le pays en signant des ententes claires avec chacun des groupes concernés, dont les Inuit qui n'avaient, jusque là, signé aucun traité. En 1969, Jean Chrétien, alors ministre des Affaires indiennes et du Nord dans le cabinet Trudeau, publiait son fameux Livre blanc lequel, à toute fin pratique, abolissait le système de réserves au Canada mais, surtout, rejetait la notion de droits ancestraux autochtones. Le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau a toujours considéré comme un fondement de l'État canadien de ne pas diviser la population sur la base de l'ethnicité et voulait ramener les autochtones au même statut que le reste de la population canadienne. Le monde autochtone réagit prestement à l'agression d'Ottawa contre leurs droits ancestraux, reconnus par la Proclamation Royale de 1763. La cause célèbre qui fit virer de cap le gouvernement Trudeau, fut le cas Calder. Les Nishga du Nord-Ouest de la Colombie Britannique avaient toujours refusé les prétentions de la nouvelle province de les parquer dans une réserve. Depuis 1886, ils avaient maintenu, à leur frais, une guérilla judiciaire pour faire reconnaître leurs droits ancestraux à la terre et à leur culture. En 1973, au prix d'une lutte longue et acharnée, 6 juges sur 7 de la Cour Suprême du Canada reconnurent ces droits ancestraux dans leur jugement. Pourtant, et malheureusement, les Nishga n'étaient pas au bout de leur peine. Ce n'est que 24 ans plus tard, soit en 1997, qu'ils arriveront finalement à une entente avec le gouvernement fédéral, entente qui n'est toutefois pas encore entérinée par l'Assemblée législative de la Colombie-Britannique. Tant et si bien qu'en 1974 le gouvernement fédéral ouvrait un Bureau des revendications autochtones. Le but de ce bureau consistait toujours à éteindre tous les droits ancestraux au moment de la signature d'une entente. Le sujet était brûlant d'actualité, tant à cause de la découverte d'énormes quantités de gaz naturel dans la mer de Beaufort et des projets de gazoduc pour le transporter à travers la vallée du Mackenzie, qu'à cause des projets de barrages hydro-électriques d'Hydro-Québec dans le nord de la province mis en ¦uvre par le gouvernement Bourassa en 1971. On se souviendra qu'au Québec, un jugement du juge Albert Malouf, en 1973, avait ordonné l'interruption des travaux jusqu'à ce que les parties en viennent à une entente sur la clarification des titres aborigènes. La première entente de revendication territoriale à être signée au Canada, le fut en 1975. La Convention de la Baie James avec les Cris et les Inuit du Nouveau Québec reflétait cette philosophie de négociation. Il y était clairement spécifié que cette convention éteignait tous les droits ancestraux des groupes concernés. Le défi des Inuit : sortir du colonialisme C'est dans ce contexte polémique sur la portée des droits ancestraux dans la jurisprudence canadienne, que Inuit Tapirisat Canada (ITC) présenta au Gouvernement du Canada son premier projet d'Entente de revendications territoriales en 1976. Dès cette première ébauche, les Inuit mettaient de l'avant leur projet de création d'un nouveau territoire, le Nunavut. Le projet s'intitulait : Le Nunavut : Proposition pour le règlement des terres inuit dans les Territoires du Nord-Ouest. Ce projet avait été élaboré par un avocat, Peter Cummings, en collaboration avec un nouveau prototype d'Inuit, des gradués des écoles résidentielles fédérales ou du pensionnat de la mission oblate de Chesterfield Inlet. Des gens comme Jose Kusugak, Tagaq Curley, Meeka Kilabuk, James Arvaluk... Dès le lendemain du dépôt de cette proposition, une remise en question du document s'organisa à l'intérieur de Inuit Tapirisat Canada. Plusieurs militants dénoncèrent le document comme étant trop restrictif. Pourquoi les Inuit devraient-ils renoncer à leurs droits ancestraux pour avoir droit à l'usage de territoires qu'ils considèrent comme leurs de toute façon? John Amagoalik se rappelle de cette époque fiévreuse comme si c'était hier. Celui que l'on surnomme volontiers le père du Nunavut aime bien en discuter avec un sourire en coin sur les lèvres. "Nous avions décidé d'aller consulter les gens. La proposition de 1976 était un document légal préparé par un avocat qui ne tenait pas vraiment compte de nos préoccupations. Pendant trois ans, nous sommes allés visiter nos communautés. Nous y tenions des assemblées qui n'en finissaient plus. Nous allions discuter dans les radios communautaires jusqu'à des heures tardives. Partout, on nous posait la même question : Pourquoi faut-il revendiquer le territoire où nous avons toujours vécu?" Cette question ne se posait pas seulement pour les Inuit. La Commission Berger qui, après avoir consulté toutes les communautés dènès affectées par la construction d'un gazoduc à travers leurs territoires dans la vallée du Mackenzie, a fini par décréter un moratoire de dix ans sur le projet pour d'abord permettre la clarification des titres autochtones. Par ailleurs, du côté du Keewatin, en 1979, la Cour fédérale du Canada a clairement reconnu que les Inuit de Baker Lake possédaient des droits ancestraux au territoire. Ce jugement pourtant ne va pas s'avancer davantage, pas plus qu'il ne va en rien préciser la teneur de ces droits d'une façon qui aurait pu interrompre les travaux d'exploration minière dans la région, comme le demandait les Inuit. Tout ce débat autour de la notion de droits ancestraux amènera ITC à refondre sa proposition initiale dans un document intitulé, Political Development in Nunavut, qui fut soumis à l'assemblée générale de l'organisation dans la communauté d'Igloolik en septembre 1979. Ce document insistait toujours sur la nécessité de créer un nouveau territoire autonome en Arctique de l'Est : le Nunavut. En 1981, le gouvernement d'Ottawa annonce une nouvelle politique en matière de revendications territoriales, "En toute équité", où l'administration fédérale concède un droit à la gestion de portions de leurs territoires aux organisations autochtones. On voit, à partir de ce moment-là, poindre une nouvelle philosophie de négociation au gouvernement fédéral qui cherche à incorporer la notion de droits ancestraux dans le cadre constitutionnel canadien. Ce dernier rapport influença la rédaction de l'Entente de revendications territoriales des Inuvialuit du delta du Mackenzie représenté par le COPE (Committee of Original People Entitlement). Les Inuvialuit s'étaient détachés du projet Nunavut dès 1977, pressés d'en arriver à un règlement à cause de la fièvre pétrolière et gazière qui avait cours dans leur région. L'entente fut conclue en 1984. Ce n'est que sous le gouvernement Mulroney, soit en 1986, que la Commission Coolican recommandera d'élargir le mandat du Bureau des revendications autochtones (ONC) pour reconnaître à long terme les droits ancestraux et impliquer les organisations autochtones dans l'administration de secteurs significatifs des nouvelles ententes. Dans son rapport, la commission recommande de ne plus exiger l'extinction de tous les droits aborigènes avant de signer une entente. Suite à la proposition d'Igloolik de 1979, le gouvernement de Yellowknife organisera, en 1982, une consultation populaire sur une éventuelle division des territoires. L'Arctique de l'Est vote massivement en faveur de la division et s'attire un vote de solidarité du côté des Dènès. L'option de la division recueille 56% du suffrage populaire. Il est important de noter qu'au Groenland, en cette même année, le gouvernement danois accordait aux Inuit groenlandais une forme de gouvernement décentralisé par rapport à Copenhague, le Home Rule, qui pousse maintenant très haute la barre de ce qu'on conçoit comme étant un gouvernement aborigène autonome dans la communauté des nations. Mais voilà, le Groenland est une île à des milliers de kilomètres du Danemark, tandis qu'au Canada, les territoires inuit font partie intégrante du territoire national. Bien davantage, la présence des Inuit dans l'Arctique et leur reconnaissance de l'État canadien contribuent à affirmer la souveraineté du Canada dans ces régions. Première victoire : la signature de l'Accord En mai 1992, un nouveau référendum est tenu dans l'ensemble des Territoires du Nord-Ouest. Il vise à faire approuver les frontières du nouveau territoire. Puis, au mois de novembre suivant, une nouvelle consultation populaire est organisée seulement dans la région du Nunavut cette fois. On veut faire ratifier par la population l'entente de principe intervenue entre le gouvernement fédéral, le gouvernement des TNO et la Fédération Tunngavik du Nunavut (TFN), l'organisme représentant les Inuit du Nunavut. "L'entente du Nunavut qui a été signée en 1993, est le résultat de toutes ces années de discussions, de négociations et de consultations populaires", nous explique John Amagoalik. L'originalité de l'Accord sur les revendications territoriales du Nunavut est de partager la responsabilité de l'application des prescriptions de l'entente entre plusieurs comités conjoints où l'on retrouve des représentants du gouvernement territorial, du gouvernement fédéral et de l'organisme porte-parole des Inuit, la Nunavut Tunngavik Inc (NTI, qui a remplacé la FTN, une fois l'accord signé). De plus, la création d'un nouveau territoire où les Inuit composent 85% de la population leur confère un levier important de décisions sur leur propre destin. Tout le débat autour de la question des droits ancestraux au Canada qui, à ce jour, est loin d'être résolue, tend à circonscrire les droits des peuples aborigènes dans le contexte de l'État canadien. Ces droits sont clairement affirmés dans le document fondateur du droit canadien, la Proclamation royale de 1763. La Couronne britannique y reconnaissait le droit de "ses" sujets autochtones à continuer à vivre selon leurs traditions sur leurs territoires. Le débat qui s'engage au Canada à partir du Livre blanc de Jean Chrétien en 1969, cherche à établir si ces droits ne se limitent qu'à des titres quelconques de propriété sur le territoire ou s'ils incluent des droits à la langue et à la culture, qui sont indissociables d'un mode d'appropriation collectif du territoire et, finalement, d'un droit à l'autonomie gouvernementale. Les toutes premières ententes comme la Convention de la Baie James se soucient principalement du territoire et de dédommagement financier tandis que la plus récente, celle des Nishga de la Colombie-Britannique aménage des procédures d'autonomie gouvernementale, enchassées, il va s'en dire, dans le cadre des législations fédérales et provinciales. En mai 1993, l'accord définitif sur les revendications du Nunavut est signé à Iqaluit par le premier Ministre du Canada, Brian Mulroney, le chef du gouvernement des Territoires du Nord-Ouest, Nellie Cournoyea et Paul Quassa, pour la FTN. En juin, la Loi portant sur l'Accord sur les revendications territoriales du Nunavut est adoptée par le Parlement canadien. Comme on le sait, depuis le début, cet accord est lié à la création d'un nouveau territoire, si bien qu'une deuxième loi est introduite au Parlement à cet effet : la Loi sur le Nunavut. La Loi sur le Nunavut prévoyait la mise sur pied de la Commission d'établissement du Nunavut qui sera chargée d'étudier et de suggérer un modèle de gouvernement. Les membres de cette commission sont également nommés par les trois parties signataires de l'accord, soit Ottawa, Yellowknife et les Inuit. John Amagoalik agira comme président de cette commission pour toute la durée de son mandat. Dans ses volumineux rapports intitulés "Des traces de pas dans la neige fraîche" déposés en 1995 et "Des pas II" en 1996, la commission recommande la création d'un gouvernement décentralisé, qui distribuera l'infrastructure de ses ministères dans au moins dix communautés du Nunavut. Selon ses analyses, Iqaluit serait le meilleur endroit où développer la capitale. Toujours comme prévu dans la Loi sur le Nunavut, le 15 avril 1997, le ministre des Affaires indiennes et du Nord Canada, Ron Irwin, nomme Jack Anawak, jusque là député libéral du comté de Nunatsiaq au Parlement d'Ottawa, comme Commissaire intérimaire du nouveau territoire. Il lui confie ainsi le mandat de jeter les bases du prochain gouvernement. Dans un délai assez serré, ce dernier s'attèle à la tâche de recruter des sous-ministres pour chacun des dix ministères. La première rencontre des sous-ministres désignés aura lieu le 4 mars 1998. Ce n'est qu'un début! John Amagoalik a suivi l'évolution de ce dossier pendant près de trente ans. Le soir des premières élections du Nunavut, le 15 février dernier, il était certainement aux premières loges, répondant aux nombreuses questions des journalistes de CBC North. Est-il étonné aujourd'hui de la tournure des événements? "Je suis très content, rétorque-t-il spontanément. C'est à peu près ce que nous souhaitions: avoir accès à un gouvernement responsable pour nos communautés. Par ailleurs, je crois que notre entente de revendications territoriales a de beaucoup dépassé ce que je pouvais espérer de mieux à l'époque. Elle confère vraiment aux Inuit un droit de regard sur ce qui se passe chez eux." On comprend que plusieurs petits peuples à travers le monde, et même au Canada, regardent cette entente du Nunavut avec envie. On n'a qu'à penser aux aborigènes australiens qui se sont vus reniés leurs droits ancestraux collectifs quand un projet de loi qui visait à les garantir a été défait l'année dernière au Parlement suite à l'opposition systématique de la droite. On peut aussi se rappeler comment le Mexique semble piétiner les droits ancestraux de ses peuples autochtones, comme dans le cas très médiatisé des Mayas du Chiapas. On peut même imaginer Louis Riel se retournant dans sa tombe à l'idée que son rêve le plus cher vient enfin de se concrétiser pour les Inuit et qu'un espace politique leur sera aménagé dans le cadre de la Constitution canadienne. Un espace où leur langue et leur culture seront protégées. Il n'en demandait pas plus pour les Métis de l'Ouest et, en définitive, c'est pour cela qu'on l'a pendu! Comment le Canada en est-il venu à entériner un projet aussi audacieux? Pour John Amagoalik, c'est que le Canada cherche la meilleure solution possible à la situation souvent précaire des peuples autochtones qui vivent à l'intérieur de ses frontières. "On vit dans un pays qui cherche véritablement les meilleures solutions, explique John. On doit le reconnaître. Mais aussi, tout à coup, il y a eu une fenêtre qui s'est ouverte pour nous, une ouverture historique. Rappelez-vous la crise d'Oka en 1990. Le gouvernement Mulroney, et le Canada, y avait beaucoup terni sa réputation quant à ses relations avec ses autochtones et ça, même dans l'opinion internationale. La signature de l'entente sur le Nunavut lui permettait de redorer son blason. Cette conjoncture nous a favorisés. " Et John de poursuivre: "C'était les derniers mois du gouvernement Mulroney et on leur avait expliqué que s'ils ne signaient pas avec nous avant la prochaine élection, les Libéraux allaient sûrement signer et en retirer tout le crédit. Mulroney a signé dans les dernières semaines du mandat des Conservateurs. En réalité, les Libéraux n'auraient sans doute jamais signé cette entente quand ils ont pris le pouvoir, car ils allaient s'engager dans une période de restrictions budgétaires sévères!" Même si l'inauguration officielle du nouveau territoire du Nunavut aura lieu en grande pompe, et que le gratin politique canadien sera au rendez-vous, le 1er avril prochain, la partie n'est toutefois pas gagnée. Le Nunavut ne disposera en effet de pratiquement aucun revenu propre puisque quelque 90% de son budget annuel de $620M sera fourni directement par Ottawa. Environ 50% de la population n'a pas encore 20 ans et, comme pour la plupart des communautés autochtones au Canada, les taux de criminalité, de natalité, de suicide, de maladies transmises sexuellement se comparent malheureusement à ceux des pays les plus pauvres de la planète. Comme au Groenland, une majorité de technocrates devront être recrutés à l'extérieur. À ce jour, le Nunavut n'a produit aucun médecin, aucune infirmière, aucun ingénieur, seulement un avocat et un administrateur MBA pour une population de 27 219 habitants. On aurait envie de proposer aux Inuit du Nunavut de récupérer ce vieux slogan de la révolution tranquille au Québec durant les années 1960 : Ce n'est qu'un début, continuons le combat! |
| D'après une idée originale de Stephane Cloutier. |