 Par
Marie-Hélène Cousineau

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Igloolik,
carrefour culturel au Nunavut |
(Igloolik) Le gouvernement du Nunavut, dans sa stratégie de
décentralisation, a choisi Igloolik comme siège social du ministère de la Culture, de
la Langue, des Aînés et de la Jeunesse. Igloolik a la réputation d'être une ville
traditionnelle où les gens respectent encore la façon de faire "inuit" dans
leur vie quotidienne. Lors de l'inauguration du Nunavut je me suis entretenue avec George
Qulaut du ministère de la Culture et avec Emi Panimera, le maire d'Igloolik. Je leur ai
demandé comment ils expliquaient le choix d'Igloolik comme siège social de ce ministère
et l'ampleur des impacts anticipés pour leur ville.
(extraits d'une entrevue avec George Qulaut, 31 mars 1999 à
Igloolik)
MHC: George Qulaut, vous êtes l'assistant du député ministre du
ministère de la Culture, de la Langue, des Aînés et de la Jeunesse. Pourquoi d'après
vous la ville d'Igloolik a-t-elle été choisie comme le siège social du ministère?
GQ: De toutes les 26 communautés du Nunavut, Igloolik s'est fait
remarquée comme une ville vraiment orientée vers la culture. Ça se voit
particulièrement chez les Aînés qui instruisent la jeune génération en les amenant
sur la toundra. Aussi il y a eu beaucoup d'enregistrements, de documents, de films
produits ici sur l'histoire orale et tout cela a été très bien fait.
Au cours des années, les mouvements
culturels ont été très forts. A l'école par exemple; tous les enfants que vous
rencontrez dans la rue parlent inuktitut. Il y a cinq ou six ans, je dirais que 99% de la
population parlait inuktitut, peu importe la race de cette personne. Quand les gens
viennent ici pour des conférences, des réunions, par exemple des chefs politiques comme
Jose Kusugak (président de Nunavut Tungavik Inc.), ils sont très impressionnés par le
fait que tout le monde parlent inuktitut. Toutes les présentations publiques sont en
inuktitut. La ville d'Igloolik s'est fait remarquée comme une ville très orientée vers
la culture et c'est probablement pour cela qu'elle a été choisie.
MHC: Croyez-vous que la ville changera avec tous ces emplois créés
par le nouveau gouvernement? Y aura-t-il des bénéfices pour la ville? Est-ce qu'il y
aura des gens d'ici qui pourront occuper ces emplois ou est-ce que ce seront des gens
d'ailleurs qui viendront s'installer ici?
GQ: Ce n'est pas étranger à notre histoire. Ce sera la troisième
fois que nous changerons. La première fois que nous avons changé c'est lorsque les
missionnaires et les marchands sont venus à Igloolik. Il y eu alors un très grand
impact. Durant les années 60 nous avons aussi vécu un très gros changement. Je crois
que comparé à aujourd'hui, le changement fut plus grand à cette époque. Parce que dans
les années 60, l'éducation est arrivée, le gouvernement est arrivé, les services
sociaux et de la santé sont arrivés; tout est arrivé sans que les Inuits s'y en
attendent. Et ils ne comprenaient absolument pas les nouveaux venus. Ils sont juste venus
et ils ont pris; c'était un choc terrible. Nous avons aussi été frappés par toute
sorte de maladies, des personnes sont mortes de la tuberculose, de la petite vérole. Un
grand choc.
Le changement maintenant, les gens y sont prêts. Les gens
d'Igloolik sont au courant depuis six années, ils s'y attendent. Ils sont capables de
communiquer, de prendre des décisions, ils sont capables de dire ce qu'ils veulent. Ils
s'attendent à plus de monde mais pas autant que dans les années 60. C'est la troisième
fois que nous passerons par un grand changement mais ce n'est pas aussi dramatique que les
fois d'avant.
MH: Pouvez-vous parler un peu des priorités du ministère de la
Culture, de la Langue, des Aînés et de la Jeunesse? Y-a-t-il des projets en cours?
GQ: Tout ce que je peux dire c'est : soyez patient. Nous sommes en
train d'établir les bureaux, d'engager des gens. Ce sont nos priorités pour maintenant.
Lorsque cela sera fait notre ministre viendra peut-être ici voir cela de ses propres
yeux. Nous prenons les choses une à la fois, nous ne pouvons pas aller trop vite. Aucun
gouvernement ne s'est bâti en une nuit. Nous sommes préparés pour cela et nous essayons
de tout prévoir.
Extraits d'une entrevue avec Emi Panimera, maire d'Igloolik depuis
quatre ans.
MHC: Vous êtes le maire d'Igloolik dans une période très
excitante, n'est-ce pas un défi pour vous?
EP : Oui c'est extrêmement excitant. C'est une expérience unique
dans une vie. Cela ne se reproduira pas au Nord ou au Canada pendant ma vie! Tellement de
gens ont travaillé pour créer ce qui se passe aujourd'hui, des militants impliqués
depuis 20 et 30 ans à négocier avec le gouvernement fédéral....rêvant à cette
journée, travaillant pour cette journée. Ceci est le résultat des efforts de tous. Nous
comprenons que la majorité des gens impliqués au gouvernement sont des Inuits, une chose
pour laquelle nous avons travaillé pendant des années afin que ce nouveau gouvernement
comprennent nos besoins et nos sentiments.
MHC: Des gros changements s'annoncent pour Igloolik. On dit que
c'est maintenant une jolie petite ville. Qu'arrivera-t-il quand 74 emplois seront créés,
quand de nouveaux résidents arriveront ici avec leurs familles? Dans trois ans il y aura
peut-être 2000 personnes ici. Pensez-vous à ces changements? Est-ce que la population
est prête?
EP: Personnellement, je ne crois pas que les Iglulingmiut soient
aussi prêts que je le souhaiterais. Même s'ils ont commencé des démarches pour
accéder aux emplois gouvernementaux qui seront créés ici, beaucoup ne sont pas encore
prêts. Ils ont besoin de plus d'éducation pour obtenir ces emplois. Même si je
préférerais que les emplois soient occupés par des gens locaux, je sais que la
majorité seront occupés par des gens de l'extérieur, du moins au début. J'ai beaucoup
d'espoir pour la nouvelle génération. Ils seront mieux préparés que nous pour obtenir
ces emplois bien payés qui iront d'abord aux non-résidents. Ce sera une motivation pour
les jeunes à parfaire leur éducation. C'est comme cela que je le vois.
Ceci n'est que le début. On ne verra pas de changements d'un jour
à l'autre, ni dans deux, trois, ou quatre mois. Peut-être que dans une année nous
commencerons à voir des changements. Je m'attends à des changements sociaux. Le nouveau
gouvernement a le mandat de s'orienter vers les problèmes sociaux comme la crise de
l'habitation et le chomâge. Ce sont ces problèmes qui doivent être leurs priorités.
MHC: Croyez-vous qu'il y ait une raison pour laquelle Igloolik a
été choisie comme siège social du Ministère de la Culture, de la Langue, des Aînés
et de la Jeunesse?
EP: Je crois que c'est parce que les Iglulingmiut ont toujours été
fiers de leur héritage, fiers d'être Inuit et nous l'avons démontré. Nous avons fait
de notre mieux pour que le monde extérieur voit à quel point nous sommes près de notre
culture, de la terre. Ce message a atteint les bureaucrates et autres qui prennent les
décisions. Ils ont choisi la place parfaite pour ce nouveau ministère!

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Atanarjuat
ou L'homme nu du Nunavut |
La première production télé en
langue aborigène au Canada
La création du Nunavut n'est pas la seule nouvelle excitante pour
la communauté d'Igloolik (1200 habitants), le chef-lieu culturel de ce nouveau territoire
nordique. Cette année, Igloolik Isuma Productions, une compagnie locale de production
d'émissions de télévision, tourne le premier long métrage en langue aborigène
destiné aux marchés national et international.
Atanarjuat ou L'homme nu raconte une légende qui date de bien avant
la venue des Blancs. C'est l'histoire d'une communauté déchirée par la rivalité entre
deux familles, et la trame dramatique a des allures shakespeariennes: meurtres, vengeance
et intervention supernaturelle colorent le récit raconté par les aînés de la région
d'Igloolik depuis des centaines d'années.
Les émissions d'Igloolik Isuma Productions ont été jusqu'à
aujourd'hui plus souvent vues dans les musées américains, japonais et italiens qu'à la
télévision canadienne. Pour produire Atanarjuat, la petite compagnie inuit a dû
traverser deux années très mouvementées.
L'équipe avait amorcé le tournage en avril 1998, après une année
et demi d'écriture, de préparation et de recherche de financement. Avec un budget de
1,96 million, cette production offrait tout un défi: c'était la première fois qu'une
compagnie canadienne voulait produire un film pour la télévision en langue aborigène.
À Téléfilm Canada et au Fonds de télévision canadien, les programmes d'investissement
réservés aux cinéastes des Premières Nations ont un plafond de 100 000 $ par
production. Téléfilm Canada avait donc d'abord refusé d'investir dans le projet.
Conséquence: au début de mai 98 près de soixante personnes travaillant à la production
du film avaient perdu leur emploi.
Comble de malheur, dans les mois qui suivirent, Paul Apak, le plus
expérimenté des producteurs inuits et un des cofondateurs d'Igloolik Isuma Productions,
mourut après une lutte acharnée contre le cancer. "L'homme à l'origine de ce
projet, raconte Norman Cohn, notre partenaire, celui qui a rêvé que la légende
d'Atanarjuat pourrait devenir un film, celui qui a écrit l'histoire à l'origine du
scénario en plus d'en diriger l'écriture, est mort cette année. C'est une chose à
laquelle nous pensons constamment. Quand les acteurs ont été informés que Téléfilm
avait accepté notre demande, certains ont applaudi et d'autres se sont mis à pleurer en
pensant à Paul Apak."
Cohn, qui combine les fonctions de directeur de la production et de
directeur de la photographie pour Atanarjuat, est également co-fondateur d'Isuma. Il
s'est acharné au redémarrage du projet, cherchant à convaincre Téléfilm que le projet
méritait d'être considéré aussi sérieusement que n'importe quel autre projet
canadien. En même temps, Isuma a approché l'Office national du film qui a accepté
d'être co-producteur avec une participation de 23 % du budget. L'investissement de l'ONF
a permis de réduire la demande à Téléfilm de un million à un peu plus de 500 000 $.
"Cela, plus toute la pression que nous avons mise sur les gens et l'attention qui est
maintenant portée sur le Nunavut, semble avoir motivé le Fonds canadien de télévision
à nous traiter plus justement", explique-t-il. Signalons que le Programme de droit
de diffusion du Fonds canadien de télévision vient d'accorder 390 000 $ à Isuma, une
somme qui s'ajoute au demi-million de Téléfilm.
L'ONF s'est intéressé au projet à cause de son style particulier,
croit Cohn. L'ONF ne produit plus de films de fiction à proprement parler, mais
Atanarjuat n'est pas non plus un documentaire. "Atanarjuat peut certainement être
considéré comme un drame de fiction mais, pour les Inuits, il s'agit d'un morceau
d'histoire, explique-t-il. Les gens croient que les événements légendaires sur lesquels
le film est basé se sont vraiment déroulés. Le programme aborigène de l'ONF reconnaît
que, pour les gens des Premières Nations, la frontière entre la fiction et le
documentaire n'est pas la même que pour les histoires européennes. Les histoires des
Premières Nations peuvent être fictives et non fictives en même temps, et la culture
orale des Premières Nations est peut-être bien une forme d'art qui mélange
délibérément les genres et expérimente avec cette forme mixte."Zacharias Kunuk
est le directeur d'Atanarjuat. Troisième membre fondateur d'Igloolik Isuma Productions,
(avec Apak et Cohn), il a auparavant dirigé les productions Qagiq (1988), Nunaqpa (1991),
Saputi (1992) et la série de treize émissions Nunavut (1994). "J'aurais aimé
pouvoir présenter ce film à la naissance du Nunavut mais ce sera pour le premier
anniversaire, l'an prochain. L'année dernière en fut une d'apprentissage", dit-il.
Le tournage d'Atanarjuat s'étale sur une soixantaine de jours
répartis sur trois périodes en différentes saisons. Jusqu'à la mi-mai, l'équipe
s'affaire au tournage des scènes d'hiver. À la fin de juin, on tournera les scènes de
printemps et à la fin d'août, les scènes d'été. Les membres de l'équipe campent à
côté des lieux du tournage et vivent en communauté, ne retournant au village que les
fins de semaine.
Atanarjuat sera vraisemblablement présenté au petit écran l'an
prochain puisque CBC, Vision TV et TVNC (maintenant APTN) ont signé des engagements de
télédiffusion. Il n'est pas exclu qu'une version "film" soit présentée en
salle. "On produit Atanarjuat selon les règles du cinéma pour télévision, mais
tous ceux qui sont impliqués s'entendent pour dire qu'il serait possible pour ce film
d'avoir également une distribution en salles, indique Normand Cohn. Nous travaillons avec
la meilleure caméra vidéo qui existe au monde, la Bétacam numérique. Ça correspond
aux standards de télévision internationale et ça se prête également au transfert en
35mm."
Isuma souhaite diffuser son film au Québec, mais ni Radio-Canada ni
Télé-Québec n'ont encore signé d'accord de télédiffusion.

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