

Chronique de Louis Mc Comber publiée dans le Nunatsiaq News
http://www.nunatsiaq.com du 25 mars 1999
Nul n'est prophète en son pays
Vous avez dû remarquer qu'il y a pas mal de journalistes en ville!
Peut-être même avez-vous été la cible de leurs questions. La presse écrite, la radio,
ça passe un peu inaperçu. Quand vous en apercevez un, il est déjà trop tard, la
question est déjà là : " Ça veut dire quoi pour vous le Nunavut? "
Les équipes de télévision, au contraire, attirent les regards de
tous avec leurs grands micros habillés de peluche et leurs imposantes caméras qui
collectionnent les images pour le petit écran. " Une petite question, s.v.p.
.?
Dites donc
pensez-vous que la création du Nunavut va changer quelque chose dans
votre vie? "
Pas mal plus reposant de la regarder, la télévision, bien assis
dans le salon à manger des croustilles, que de la faire! C'est sans doute ce que
découvre de ce temps-là Saila Kipanek et Jimmy Markusie et leur bande de sculpteurs
installés sur la plage d'Apex pour un programme de perfectionnement à la sculpture
inuit.
Saila Kipanek est instructeur-sculpteur et ne s'attendait sans doute
pas à une introduction intensive aux relations avec les médias en acceptant cette tâche
: " Je ne suis pas si sûr qu'ils aident notre programme tous ces journalistes qui
viennent nous filmer et nous interviewer, m'a-t-il expliquer, ils passent une heure ou
deux ici, puis repartent avec leur matériel. Nous, on a besoin de support concret pour
notre programme, on veut que ça continue! "
Pendant que Saila continue de réfléchir tout haut, l'équipe de
télévision du bureau de Washington d'Associated Press interviewe longuement Ashoona
Kilabuk qui participe aussi au programme. " Ces images vont être diffusées dans le
monde entier, pas seulement aux États-Unis! " nous dira le journaliste après
l'entrevue.
C'est la quatrième fois que ce programme de perfectionnement à la
sculpture est offert à Iqaluit. À tout coup, il suscite de plus en plus d'intérêt soit
chez des gens qui n'ont jamais touché à une roche de leur vie ou encore chez des
sculpteurs qui veulent améliorer leur art. Plusieurs étudiants sont envoyés par le
Centre correctionnel de Baffin.
Dans le passé, ce programme a été subventionné par le ministère
de l'Éducation de la Culture et de l'Emploi ou encore par Kakivak, organisme affilié à
QIA et voué à la formation et au développement économique. Cette présente session a
été subventionnée à la toute dernière minute par Kakivak, qui a toutefois imposé des
restrictions budgétaires.
Pour arriver à joindre les deux bouts, Nunavut Training, une
corporation privée qui organise ce programme, a été réduit à utiliser l'ancien
bâtiment de la Compagnie de la Baie d'Hudson sur la plage d'Apex, loué à la compagnie
du Nord-Ouest. Aucun des sculpteurs ne semble porter attention au fait que le bâtiment
n'a pas d'électricité, pas de téléphone ni d'eau courante! Plus fiers que jamais, ils
ont presque le sourire aux lèvres en gossant sur leur bloc de roche.
Les hommes et les femmes qui viennent sculpter arrivent vers neuf
heure le matin pour ne repartir qu'en fin d'après-midi. Plusieurs arrivent à pied par le
bord de l'eau puisqu'aucun budget de transport n'a été prévu. La plupart passent la
journée à jeun. Aucun budget de nourriture n'a été prévu. À chaque jour de nouveaux
candidats veulent se joindre à l'expérience!
Jimmy Markusie est administrateur du programme. Il prend en note les
présences et fait en sorte que tous les étudiants soient au poste le matin. "
L'Associated Press, la Presse canadienne, Radio-Canada
Ça n'arrête pas! Ils
défilent tous ici pour nous filmer et nous interviewer! Je comprends pourquoi! Ils
veulent voir le Nunavut et c'est pas l'édifice du Parnaivik qui va les impressionner! Ils
en ont plein chez eux des bureaux! C'est ce qu'on fait ici qu'ils veulent voir! Pour eux,
c'est ici que ça se passe le Nunavut! " m'a-t-il confié en finissant tranquillement
de griller une cigarette.
mccomber@nunanet.com http://www.nordicite.com

Chronique de Louis Mc Comber publiée dans le Nunatsiaq News
http://www.nunatsiaq.com le 12 mars 1999
Un grand coup de collier
Un beau soleil comme on a eu cette semaine, ça me fait penser à
une jument noire que j'ai connue. C'était pas vraiment à moi, mais je l'aimais
tellement! À chaque année, quand je sens le printemps revenir, ça me fait un petit
pincement au cur, rien que de penser à elle.
C'est ça qui me manque des fois ici, des chevaux et des érables.
Surtout quand le soleil nous pète les pupilles et qu'on sent que c'est le temps où la
sève monte dans les bourgeons. Ça fait six ans que je rate complètement le temps des
sucres! Vous auriez dû voir ma noire tirer sa tonne d'eau d'érable en ouvrant son chemin
dans quatre pieds de neige molle! Pour avancer, elle se cabrait sur ses pattes d'en
arrière et puis oups! Un grand bon en avant!
Je devrais plutôt vous parler de chiens de traîneaux qui tirent un
kamotiq sur la toundra du Nunavut! Je connais un gars qui sait en parler beaucoup mieux
que tout ce que je pourrais écrire. Il se nomme François Beiger, il vient de l'Alsace en
France et d'après mes calculs, ce monsieur est dans la cinquantaine. François est parti
de Chissassibi au Nouveau Québec et, petit train va loin, il se dirige vers Kuujjuaq sur
son traîneau que tirent courageusement ses seize chiens. Aux dernières nouvelles, il
était rendu à Ivujivik. Ça lui fera un voyage de 2300 Km.
Vous voulez discuter avec lui? Allez visiter le site Internet du
Toit du Monde dont vous trouverez l'adresse au bas de cette page, ouvrez la chronique
Cyberarctique de Stéphane Cloutier et vous pourrez lire jour après jour son journal de
traîneau. Car à tous les villages qu'il rencontre, il sort son ordinateur portable, le
fait dégeler pendant trois heures et met en ligne ses aventures. François vous invite à
verser une contribution pour aider la recherche sur la trisomie. À sa naissance en 1973,
son fils était affecté de cette déficience mentale. François me fait penser aussi à
la jument de tout à l'heure. Il tire un peu le monde derrière lui.
D'autres qui auront à tirer un gros traîneau, ce sont nos 19
députés élus! Le porte en porte est terminé, l'euphorie de la victoire électorale
commence à retomber, et le premier avril s'en vient à grand pas. Par où commencer?
L'éducation? La santé? Le logement? Le développement économique? La défense de la
langue? La justice? Tout est urgent, à bien y penser. Et à cause de l'importante
couverture médiatique dont fait maintenant l'objet le Nunavut, de plus en plus de gens
s'intéressent à ce qui se passe ici.
Il y en a qui pensent que quelques grosses mines en opération
régleraient tous nos problèmes en créant du même coup de l'emploi et des revenus.
Comme s'il y avait là une solution miracle à tous nos maux. Même si 60% des ressources
minérales du Canada se trouvent en territoire autochtone ou Inuit, il n'est pas évident
que les corporations multinationales voient toujours d'un très bon il le respect
des accords ou ententes de revendications territoriales!
Par exemple, la Compagnie BHP vient de réagir plutôt négativement
à la décision du Tribunal des eaux du Nunavut d'exiger un dépôt de $350 000 à $2M
pour son projet d'exploitation du gisement d'or Boston, à Bathurst Inlet.
Mais la vraie histoire d'horreur qu'il faut surveiller de près,
c'est le cas de Voisey's Bay au Labrador. Tout était en place pour une histoire à
succès. Le plus gros gisement de nickel jamais découvert au Canada, une concentration
exceptionnelle de nickel dans le minerai, la proximité de la mer, un prix de revient
éventuellement dérisoire pour toutes ces raisons, et la plus grosse compagnie de
production de nickel au monde, Inco, qui s'investit dans le projet. Qu'est-ce que vous
espérez de mieux? C'est pas ça qu'on souhaite de tout cur au Nunavut?
Aujourd'hui ce grand rêve de la plus grosse mine de nickel au
Canada qui devait créer 1500 emplois s'est transformé en cauchemar. Inco vient
d'annoncer encore cette semaine le licenciement du tiers de son personnel administratif à
Saint-Jean, Terre-Neuve.
Il semble qu'entre autres facteurs, la résistance obstinée de
Terre-Neuve de ne pas reconnaître pendant des années le principe des droits ancestraux
aborigènes et le principe d'autodétermination a constitué un grain de sable important
dans l'engrenage. Même obstination pour Inco qui n'en est pas encore venu à un accord
sur les impacts de la mine et les dédommagements à verser aux Inuit et Innus de la
région. Pendant ce temps, les actions en bourse de Inco dégringolent avec l'affaissement
des prix des minéraux sur le marché international.
Notre nouvelle Assemblée législative s'engage sur de la glace
mince avec peu de marge de manuvre mais elle doit donner le grand coup de collier
dans la bonne direction! .

Chronique de Louis Mc Comber publiée dans le Nunatsiaq News
http://www.nunatsiaq.com du 7 mai 1999
Cherchez l'erreur
Est-ce un inuksuk ou une croix? Est-ce une croix de pierre? L'autre
matin, je me suis réveillé au son de la voix de Meeka Kilabuk qui discutait du nouveau
drapeau du Nunavut à CBC North. " On savait très bien que l'Inuksuk avait l'air
d'une croix, racontait-elle, on était d'accord avec ça, c'est ça qu'on voulait!
"
il me semble qu'elle disait.
La première fois que j'ai vu le drapeau, j'étais avec un groupe de
québécois. " Mais c'est le drapeau du pape qu'ils ont repris là! " Ça ne
dira rien aux plus jeunes, mais je me souviens toujours des zouaves qui suivaient
religieusement la procession de la fête-Dieu dans les campagnes en brandissant le drapeau
pontifical. C'est même moi qui avait la job de clouer les petits drapeaux du pape, jaunes
et blancs, sur l'arbre le plus proche du chemin. Il y en avait sur toutes les maisons.
C'est peut-être pas si étonnant que ça si, au Nunavut, un symbole
chrétien, donc religieux, serve d'emblème à l'État civil. D'après ce que je peux voir
dans les communautés et à Iqaluit, les Inuit sont de très fervents paroissiens.
Le drapeau du Québec, c'a d'abord été le drapeau du
Sacré-Cur. Il y avait, en plein milieu, le cur saignant du Christ. J'en
clouais aussi sur les arbres et la galerie avec les drapeaux du pape.
On dit que Duplessis en créant le drapeau du Québec voulait
reléguer aux oubliettes le drapeau des patriotes de 1837, beaucoup plus menaçant
socialement, que le F.L.Q. avait d'ailleurs ressorti des boules-à-mites à partir des
années 60.
Inscrire des symboles religieux sur un drapeau, c'est exprimer une
vision de l'État attaché au religieux. C'est une bonne vieille idée du Moyen Âge à
laquelle la Renaissance a tenté d'échapper. Au Québec aussi, on s'est mis une croix sur
le drapeau. On en paie encore le prix.
Sur le drapeau du Nunavut, l'inuksuk fait un avec la croix, ce qui
laisse à penser que le symbole central du christianisme est devenu le symbole central des
Inuit. Le concept identitaire du Nunavut suggéré par le drapeau, c'est une absorption
d'un symbole apporté par les nouveaux arrivants dans l'Arctique. On ne se distancie pas
vraiment des croyances du reste du Canada, on préfère en refléter l'image, tout en
rouge.
Je me suis trouvé à assister à la cérémonie du protocole dans
les bâtiments militaires des F-18, le premier avril dernier. La police montée, tirée à
quatre épingles, étincelait. Des sergents francophones de la base de Bagotville
hurlaient en anglais des ordres aux Rangers inuit qui manoeuvraient leurs fusils en
conséquence. Ils ne manquait que leurs goupillons aux Monseigneurs venus pour l'occasion.
Une note plus triste, c'était l'idée du contrôle d'identité à la guérite militaire
pour tous les gens venus à la fête.
Ne s'agissait-il pas là des principales institutions qui ont
démembré l'ancienne cohésion sociale des Inuit? Qui avaient planifié l'assimilation?
La diabolisation des cultes traditionnels? Tiré les chiens un par un pour sédentariser
les Inuit?
Étonnant aussi d'entendre les commentateurs sur les chaînes
nationales. " Aujourd'hui, le Canada redonne leurs terres aux Inuit! " Ah bon!
Grosse nouvelle! Le Canada les leur avait donc volées? Et les commentateurs
d'enchaîner
" et tout ça, sans effusion de sang mais par des négociations
paisibles et raisonnées.. " Cette rhétorique était d'ailleurs reprise par les
différents politiciens présents, inuit ou pas. Comme si on avait à faire ici à un
espèce de mouvement de libération nationale, comparable à ce qu'on retrouve en Irlande,
au Pays basque ou au Kurdistan.
Même Jean Chrétien, le même qui en 1969 dans son livre blanc
proposait d'abolir la notion de droits ancestraux pour les autochtones canadiens, pavanait
dans ce spectacle à grand déploiement comme s'il avait été l'initiateur du Nunavut.
Par ici, on ne rejette pas et on ne critique pas les emblèmes de
l'identité canadienne, on les ingurgite, on les fait siens comme s'ils étaient les
nôtres. Leçon magnanime pour les trouble-fête québécois qui veulent briser notre beau
Canada, et tous ces Indiens rouspéteurs qui s'amusent à bloquer nos routes!
À quand l'affirmation d'une différence au Nunavut?

Chronique de Louis Mc Comber publiée dans le
Nunatsiaq News http://www.nunatsiaq.com du 15 avril 1999
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Sur la piste de
Radisson |
Il s'est passé quelque chose dans les dernières semaines que je
n'avais jamais vu avant. Iqaluit a été envahi par des équipes de reportage
francophones. Et cette fois-ci, c'était pas uniquement des Français de France, mais bien
des journalistes du Québec. Il s'agit d'un phénomène complètement nouveau.
C'est très clair pour quelqu'un qui habite au Nord que le Canada
anglais est beaucoup mieux informé sur le Nord que les Canadiens français en général,
Québécois ou pas. Régulièrement, les grands journaux anglophones consacrent des
articles ou des reportages sur les régions nordiques. Rien d'équivalent au Québec.
Puis tout à coup, pour la création du Nunavut, les services
français de Radio-Canada ont mis le paquet. Radio, Télévision, Radio-Canada
international, les meilleures équipes de reportage se sont déplacées. Même
Télé-Québec est venu faire son tour.
Faut peut-être aussi mentionner qu'à ma connaissance, la presse
écrite n'a pas bronchée. Attendent-ils le jour où le Nunavik va se décider à
rejoindre les cousins du Nunavut pour envoyer des journalistes?
La région de Montréal a beaucoup à gagner ou à perdre dans les
événements politiques qui se trament sous nos yeux. Par exemple, il n'y a pas tellement
longtemps, deux compagnies aériennes reliaient Iqaluit à Montréal sept jours par
semaine. De nos jours, il n'y a plus que trois vols par semaine qui s'aventurent du côté
de l'ancienne métropole du Canada.
Téléphonie, médecine, recherche, formation, transport
Montréal a été progressivement déconnecté au cours des dix dernières années comme
capitale du Nord. Les axes de service et de commerce s'enlignent désormais sur Edmonton
via Yellowknife, ou directement sur Ottawa. On peut aussi très bien observer d'ici que
Winnipeg se débat comme un diable dans l'eau bénite pour décrocher sa part de marché.
D'un point de vue logique, tout ça ne fait pas beaucoup de sens,
puisque sans même parler des coûts du transport, je doute qu'on puisse trouver au Canada
des biens et services moins chers qu'à Montréal.
Beaucoup de compagnies d'Edmonton d'ailleurs le savent très bien,
puisque c'est à partir de Montréal qu'elles remplissent leurs commandes pour les
régions du Nunavut, après avoir jeté leur facture à la poste à Edmonton. La politique
a ses raisons, que l'économie ne comprend pas.
J'ai eu le malheur de m'aventurer à Québec dans une espèce de
foire touristique, qu'un loustic a nommé le " Sommet de la Nordicité. " À un
mois et demi de la création du Nunavut, aucune délégation ou conférencier du Nunavut
n'était présent. Je n'en croyais pas mes yeux.
S'il s'enlevait les deux pieds dans la même raquette, le Québec
pourrait redevenir le carrefour inévitable des échanges avec le Nord. Ne serait-ce qu'à
cause de sa proximité géographique avec le Nunavut ou encore du fait que la deuxième
plus grosse population inuit au Canada y habite toujours.
L'autre atout que le Québec a en main sans trop le savoir, c'est
son propre succès auprès de l'autochtonie québécoise, que ce soit au plan des revenus,
de l'habitation, de la santé, de l'éducation ou encore de la rétention des langues
indigènes.
Mais tous ces avantages réels, sans parler du nombre étonnant de
québécois qui sont montés ici au cours des ans pour construire le Nord, sont méconnus.
La culture nordique du Québec s'érode, on dirait. Les médias restent trop souvent
muets, si bien que pour la plupart des Québécois, l'appel du grand Nord n'existe plus.
Je voudrais remercier tous les journalistes francophones qui ont
travaillé sur le dossier Nunavut et j'espère que leurs reportages vont un peu réveiller
le Radisson qui sommeille en tout bon québécois. Le Nord a toujours eu besoin
d'aventuriers! Et le Nunavut est certainement la plus formidable aventure nordique du
Canada.
mccomber@nunanet.com

Chronique de Louis Mc Comber publiée dans le
Nunatsiaq News http://www.nunatsiaq.com du 4 juin
1999
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Ce que deux roches
m'ont conté |
" C'est quoi les jobs qu'un jeune peut dénicher dans une
communauté en sortant de l'école? " me demanda Asunaa Kilabuk. J'avais besoin d'une
sculpture ou deux et on s'en allait acheter de la roche à pied dans le bout de l'hôtel
Toonoonik. De la serpentine qu'on cherchait.
" Les jeunes Inuit se considèrent chanceux de travailler en
arrière du camion à eau ou encore de ramasser les vidanges, poursuivit Asunaa. Il n'y a
tellement pas d'emplois dans les communautés. Mais là, ils apprennent que dans un
travail salarié, il faut obéir au boss, sans poser de questions.
C'est le boss qui détient toute l'information sur la tâche à
accomplir et il cache cette information à ses subalternes. C'est de là qu'il tire son
autorité, de ce que ses subalternes ne comprennent pas l'ensemble de la tâche à
accomplir. Alors à toutes les demi-heures, ou à toutes les heures, le boss doit donner
des ordres
fait-ci, fait-ça! Et les employés doivent obéir. Comme salariés, on
leur demande très peu de se servir de leur propre jugement. Ce n'est pas la façon de
faire des Inuit. "
On arrive chez le vendeur de roches, dans le bout de l'hôtel
Toonoonik. Asunaa en choisit deux. Il me montre la plus grosse : " Tu vois, je peux
faire un ours qui danse dans celle-là. Là, tu vois? C'est sa patte en l'air. Puis ici,
les pattes d'en avant, qu'il disait en dessinant l'ours dans la roche avec son doigt, et
puis en quelque part par là, ça va être la tête. "
" La sculpture, c'est pas comme ça que ça marche, qu'il
reprit après qu'on eut payé le vendeur et qu'il eut enfilé les deux roches dans son sac
de toile. Il faut partir avec la bonne idée, sentir la forme dans la pierre, la dégager
patiemment et puis enfin, trouver un acheteur. Ça demande de l'intelligence! À la fin de
la journée, quand tu as vendu ta sculpture, tu sais que tu es un homme libre."
C'est pas à tous les jours qu'on rencontre un philosophe, que je me
suis dit. Et puis j'avais l'impression que l'esprit d'Asunaa s'affairait à délier
l'écheveau du triste dégât social qui tient lieu de quotidien pour beaucoup d'Inuit. Je
l'invitai à poursuivre la conversation devant un café au Toonooniq.
" Ce que les Inuit vivent aujourd'hui ne fait plus beaucoup de
sens, " continua-t-il en versant la crème dans son café. " C'est bouleversant
de voir tout le monde qui se suicident. On dirait que toutes les familles Inuit sont
affectées par ce fléau. La violence est partout. C'est parce que la vie ne fait plus de
sens pour beaucoup d'entre nous. Surtout chez nos jeunes."
" Je suis né dans un camp à une trentaine de milles en bas de
la baie où vivaient quatre ou cinq familles, poursuivit-il. Nous ne vivions pas toute
cette violence sociale. Nous n'avions pas d'alcool, pas de drogues, ni de télévisions.
Les gens étaient heureux. Nous avions de la nourriture sauvage tant qu'on en voulait..
"
" Puis en 1957, un policier de la GRC est venu dire au chef du
camp qu'il fallait déménager à Iqaluit. Personne ne l'a écouté. Il est revenu
l'année suivante et nous a menacé de couper nos allocations familiales. Dans ce
temps-là, nous les Inuit, on disait oui, oui, oui à tout le monde. Les familles ont
toutes déménagées.
Rendus à Iqaluit, les policiers ont tué nos chiens de traîneaux.
Nous ne pouvions plus aller chasser, nous ne pouvions plus aller trapper. Nous ne pouvions
plus nous fabriquer de vêtements en fourrure. Nous avons eu faim. Nous étions habillés
de guenilles. "
" Regarde chez les animaux, continua-t-il, les jeunes
grandissent autour de leurs parents jusqu'à ce qu'ils soient en âge de se débrouiller.
Pour nous les Inuit, nos enfants doivent aller dans des écoles où ils perdent toutes
références à leur milieu familial. On leur demande de s'asseoir en silence toute la
journée sur une chaise. Ça n'a rien à voir avec nos façons de faire! Pour les Inuit,
c'est important que les enfants développent toutes leurs capacités, pas seulement leurs
cerveaux! "
À un moment donné, il a bien fallu se lever, se dire au revoir,
retourner à nos occupations. On a fait un petit bout ensemble, Asunaa transportant les
roches sur son dos.
" Pour s'en sortir, il faut d'abord comprendre ce qui nous
arrive et puis chacun doit reprendre sa vie en main. J'en connais beaucoup qui l'ont fait.
Pour moi, c'est la sculpture qui m'a permis de regagner ma liberté. "
mccomber@nunanet.com

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