LE TOIT DU MONDE

Collaboration spéciale

     Nos cahiers: 

À voir !!! --> Nordicite.com



Un texte de Jean Morrisset

À mon grand frère spirituel Pierre Perrault qui vient de partir pour un autre continent

Du Québec au Nounavute...Ou de quelques pensées vagabondes et imprécises en traversant la Presqu’Amérique

Quiconque se rend à Iqalouite par avion, depuis Montréal, traverse en entier ce territoire incertain appelé Québec, que les rêveurs et les inspirés des années soixante avaient pris l’habitude d’appeler " presqu’amérique ". Expression juteuse sans doute, mais que je n’ai jamais tellement aimé. Si le Québec est une presqu’amérique, les Québécois sont des presque quoi, au juste?

Mieux vaut ne pas répondre pour le moment et s’installer à bord de l’avion. On peut alors choisir de ne rien faire, prendre une bière, un scotch-whisky ou même une coupe de rouge - du vin? Ce que les durs Northerners et Bushmen de l’époque ne se seraient jamais abaissés à avaler -, se caler carrément dans le fond de son siège et dormir. Ou alors, on peut opter pour une toute autre stratégie de parcours et jeter quelque regard sur ce territoire qui fait trois-fois-la-france, comme les annuaires se plaisent à répéter, et qu’on est en train de traverser, là, ci-dessous!

La dernière fois que je suis monté dans le Nord, j’ai insisté auprès de la fille à l’embarquement: "Good morning. Oui, c’est ça. Je tiens absolument à avoir un hublot et à droite de l’avion, s’il vous plaît." "Mais pourquoi, qu’elle me répond, y’a rien là. Absolument rien à voir. Rien. De toute façon, j’ai seulement quelque chose à gauche." "Vous êtes sûre? Je voulais tellement être à l’est de l’avion, pour regarder, sentir l’Atlantique, de l’autre côté de la Baie James, au-delà du Labrador, you know." "What?. L’Atlantique? C’est dans l’Nord, dans le glacial que vous allez monsieur."

Elle avait beau travailler pour une compagnie aérienne, je crois qu’elle ne comprenait pas. Et pas la peine d’insister. Aller au Nounavoute, quel immense cadeau en perspective! Traverser de part en part la Presqu’Amérique! Etre assis à deux-trois kilomètres au-dessus du Québec, à l’altitude du Mont Everest et encore plus haut, et se tenir verticalement au-dessus du Nitchequon ou du Grand Lac Mistassini, en regardant défiler ton passé et ta mémoire géographique. Ton histoire qui se déroule sous tes pas et qu’on ne t’a jamais apprise parce que personne ne la connaît, en fait. Tu relèves un peu la tête, tu te retournes à droite et à gauche, tu balances les yeux du nord au sud, pour te rendre compte que tu te retrouves à mi-chemin entre le Manitoba, la terre de Louis Riel, et la Groënlande, cette terre d’Éric le Rouge et des invasions Vikings qui finiront par quitter les Esquimaux de l’inlandsis, épuisés par leur impossible conquête.

Et, ce n’est pas tout. Tu es aussi à mi-chemin entre le nord d’Ellesmere et les Bahamas, enfin presque. Je veux dire que Cuba n’est pas plus éloigné du Québec que ne l’est Vancouver, quand on y pense. Et alors, cette France vers laquelle se tournaient tous les désirs de l’élite intello québécoise alors que se termine ce premier printemps du Québec à Paris... Oui, c’est cela, Paris est aussi loin d’ici que ne l’est Yellowknife, ce pays des Couteaux-Jaunes dont parlaient avec ahurissement les premiers missionnaires français au XIXème siècle! Y aura-t-il également un printemps du Québec à Yellow-Couteau, un jour? Après tout, nos ancêtres voyageurs et coureurs de rivières, de Joseph Lenoir au Vieux-Roi Beaulieu (Old-King-Bouliou, comme disent les "Anglos") sont arrivés là avant tous les autres, et la langue des Dènès-Athapaskans du Mackenzie est truffée de vieux mots "canayens" qui n’attendent qu’un artiste éclairé ou un musicien inspiré pour s’en saisir. Well! Bon. Quoi d’autre?

Disons en toute humilité que si les Monts Otish sont au centre du Québec, et le Québec au centre du monde, quelle perspective s’ouvre à nous dès qu’on s’élève le moindrement au-dessus du Québec et qu’on se prend à réfléchir et à se poser des questions sans forcément vouloir une réponse on the spot. Entre Rupert House, au fond de la Baie James et Goose Bay, au fond de Hamilton Inlet; entre Trois-Rivières ou Caughnawaga/Kahnawake, le long du fleuve, et disons... Koukdjuaaq (Fort Chimo), au fond de l’Ungava, c’est quoi au juste ton histoire? Et pourquoi devrait-elle se limiter à cette espèce de Presqu’Amérique depuis des frontières qui nous ont été entièrement imposées en tant que Francos, ou en tant que Métis si on s’assume tant soit peu; frontières imposées, je le répète, de la même façon et dans le même esprit qu’elles l’ont été dans le cas des réserves pour les Nations premières: pour tous nous assimiler à l’Empire par containment. Car, une chose est certaine: ce ne sont pas les Québécois qui ont fixé ces frontières du Québec en train de disparaître entièrement dans les nuages qui recouvrent maintenant le territoire. Toute géographie qu’on survole révèle un autre vérité que celle des atlas, des juridictions et des constitutions.

Il y a une symbolique dans toute traversée. Mais, traverser le Québec pour aller ailleurs, plus au Nord, c’est se retrouver dans quelle symbolique, exactement? Je ne sais pas. Je ne connais rien, rien, rien, qui ait été écrit sur le Québec géographique dans son ensemble. Il y a bien un territoire québécois délimité sur les cartes, mais quelle est la mythique québécoise reliée à ce territoire partagé en des langues et des moments de temps qui diffèrent tellement? Pour l’ancien Canada devenu Québec, la Conquête de 1759, la Proclamation de 1763 constituent des dates fatidiques. Mais pour les Esquimaux devenus Inouites, serait-ce possible que la loi d’extension des frontières de 1912 ait incarné, à sa façon, une espèce de Conquête dont ils n’auront été mis au courant que cinquante ans plus tard? Hein! La juridiction les recouvrant avait changé du tout au tout, mais il y avait un léger hic: on avait oublié de les en informer!

Je me souviens avoir collectionné des cartes, anciennes et nouvelles, du Canada-Québec, où les noms n’en finissaient pas de changer et de migrer: Nouvelle-Bretagne, Péninsule du Labrador (incluant Sept-Iles jusqu’au Poste-de-la-Baleine), Estotilande, Terre-de-Caïn, Nouvelle-France, etc. Quelquefois, une rivière paraissant être quelque cousine éloignée du Saguenay, coupait le territoire en deux, à la latitude de Schefferville, pour couler de l’est à l’ouest, comme le Saint-Laurent, avant de se confondre enfin avec l’actuel détroit d’Hudson. Examiner ces vieilles cartes, ne serait-ce que distraitement, c’est découvrir jusqu’à quel point le Québec a servi, tout autant que l’Amazonie et le centre de l’Afrique, de moulin mythologique pour faire rêver les so-called découvreurs européens. Et cela continue. Quand on voit NOUVEAU-QUÉBEC inscrit en grosses lettres sur ce plateau archéen, le bouclier précambrien constitué de certaines des plus vieilles roches de la planète, on se dit "nouveau" pour qui au juste?

Comment terminer ce trop bref aperçu, sans ajouter deux ou trois mots non pas sur l’histoire, mais sur les histoires et récits qui doivent bien s’élever de cette terre, quelquefois. Car, la géographie qui s’étale sous nos yeux par temps clair, ces milliers de lacs, de tourbières, de jardins, de taïga ou de parcs-mosaïques; car, tout ce cela qu’on dit sans nom a bien dû engendrer, à travers les millénaires, des milliers d’histoires dont on attend les narrateurs.

Hein! Il existe aussi une géographie orale comme il y a une histoire orale, n’est-ce-pas? Quand on aperçoit des élévations s’appeler TORNGATES, on se dit qu’il y a là quelque chose de caché, des dieux ou des diables, volant, rôdant ou courant, qui ont eux aussi une vision à transmettre.

Qu’est-ce donc, en fin de compte, que ce Québec, immense nid d’histoires inédites; qu’est-ce donc que ce plateau, l’un des plus imposants de la planète, où se rencontrent, telles des anciennes tribus dont on a perdu la trace, des bassins-versants de toutes formes et de toutes dimensions à rendre jaloux les peintres surréalistes les plus osés? Je n’ai pas le temps de vagabonder davantage, car l’avion est en train de quitter ce qu’on appelle "QUÉBEC", laissant voir au loin l’Isle Akpatok, et survolant une mer immense, un isthme océanique grandiose auquel on a donné un nom aussi banal qu’absolument vide - vide de sens, vide de symbole et vide d’inspiration – le détroit d’Hudson. Au fait, je me demande pourquoi les Inouites ne demandent pas qu’on bannisse ce nom de la carte au plus vite pour lui restituer quelque sonorité plus évocatrice.

Quand je pense, par ailleurs, à toutes les histoires de pirates et de flibuste qui hantent la Mer des Caraïbes, je me dis que cette étendue d’eau immense doit bien contenir des épopées tout aussi immenses, englacées ou déglacées, dont on ne connaît pas la première ligne. De grâce, que tous ceux et celles qui connaissent quelque histoire épique, quelque poème en devenir sur l’étendue d’eau bornant le front boréal de l’être-québec, nous les communiquent. Car, il est une évidence qu’il faut bien admettre: survoler le détroit d’Hudson, tout autant à vrai dire que la péninsule Québec, ce n’est pas savoir au juste où l’on se trouve dans l’histoire de l’humanité, aborigène ou autre!

 Jean Morisset,

27 juin 1999, midi.

   La Une | À vol d'oiseau | Éditorial | M'a dire comme on dit | Nunavut | Nunavik
Labrador |
T.N.-O. | Yukon | Chronique Cyberarctique | Dossier de presse
Collaboration spéciale | Chronique du GÉTICArchives
| Rechercher dans le TDM

©1999 Association francophone du Nunavut (Iqaluit - Canada). Tous droits réservés
Webmestre : Signet Québec