Volume 3, numéro 1-2 JANVIER - FÉVRIER 1999
 
 

Chronique Nunavut

L'État canadien développe des services dans l'Arctique de l'est: 1939-1960

Un texte de Louis Mc Comber

C’est la guerre qui a changé définitivement le visage de l’Arctique canadien. L’effort de guerre a sans doute été plus spectaculaire dans l’Ouest du pays avec la construction de l’autoroute de l’Alaska et de l’oléoduc Canol de Norman Wells dans la vallée du Mackenzie jusqu’à Whitehorse au Yukon. C’est qu’après l’attaque de Pearl Harbor par les Japonais, les Américains ont craint une invasion des îles Aléoutiennes et se sont rapidement préparés en conséquence.  

Les stratèges militaires américains ont par ailleurs identifié l’Arctique de l’Est comme un corridor stratégique important pour acheminer des avions fabriqués en Californie vers le front de la bataille d’Angleterre. Comme ces avions devaient faire provision de carburant après seulement quelques heures de vol, l’armée américaine développa, avec la permission du gouvernement canadien, un chapelet de bases aériennes. Ce fut le cas de Churchill, Coral Harbour, Frobisher Bay (maintenant Iqaluit) et Fort Chimo (maintenant Kuujjuaq). 

Près de mille militaires américains s’installèrent du jour au lendemain à Fort Chimo (Kuujjuaq) dans la Baie d’Ungava. À Iqaluit, on parle de plusieurs centaines. Quelques aînés inuit d’Iqaluit se rappellent avoir été dans leurs kayaks à la rencontre du premier bateau américain arrivé en 1941. 

À cette époque, ce sont toujours les missionnaires, les commis de la Compagnie de la Baie d’Hudson et quelques officiers de la Gendarmerie royale du Canada qui sont les seuls dispensateurs de services dans les régions arctiques du Canada.  

80% des enfants esquimaux, comme on les nommait alors, n’avaient pas accès à l’école. Aussi, il n’y avait que deux hôpitaux en opération avec une capacité de 48 lits pour tout l’Arctique de l’Est : l’hôpital anglicane de Saint-Luc à Pangnirtung et l’hôpital de la mission catholique de Chesterfield Inlet dans le Keewatin. Les populations inuit succombaient massivement à des infections virales transportées chez eux par les nouveaux venus. La plus terrible était la tuberculose. Les premières enquêtes sérieuses qui ont été faites dans les années d’après guerre démontrent, par exemple, que dans la communauté de Baker Lake, la moitié des enfants étaient infectés. Les autorités médicales canadiennes ont fini par admettre que les taux d’infection de la population inuit à la tuberculose étaient de 15 à 20 fois plus élevés que chez le reste de la population canadienne. 

En suscitant des reportages dans des médias importants comme le Life Magazine, la présence américaine a permis de faire connaître mondialement cette situation déplorable, si bien que vers 1944 les députés de la Chambre des Communes à Ottawa commencèrent à se demander sérieusement comment ouvrir des écoles et des hôpitaux dans l’Arctique de l’Est. De plus, les évêques anglicans de l’Arctique, d’abord Monseigneur Flemming suivi de son successeur Monseigneur Marsh avaient fait beaucoup de représentations auprès d’Ottawa pour tenter d’améliorer les conditions d’existence des populations inuit. En 1946, le gouvernement fédéral ouvrira deux dispensaires, un à Lake Harbour ( maintenant Kimmirut) et l’autre à Cape Dorset (maintenant Kingnait). 

Mais comment rejoindre ces communautés éloignées? Il n’existait alors aucun service aérien régulier et la saison de navigation ne s’étendait que sur quelques mois. De plus les Inuit ne restaient jamais longtemps à la même place, parcourant toujours de grandes distances à la recherche de gibiers, poissons ou peaux de renards. Le gouvernement du Canada décida de faire construire un navire hôpital, le C.D. Howe qui de 1950 à 1968 emportait la patrouille de l’Arctique de l’Est vers la plupart des agglomérations identifiables. 

Dans toutes ces communautés, des médecins faisaient passer des examens au rayons-X au plus grand nombre possible d’individus. Tous ceux et celles qui se révélaient infectés étaient ramenés à bord pour être ensuite acheminés vers des centres de traitement. Les patients inuit souffrant de la tuberculose furent distribués dans près de 24 institutions canadiennes différentes. Vers 1956, un Inuk sur sept est hospitalisé au Sud. Plusieurs ne sont jamais revenus au Nord, ayant succombés à la maladie ou aux suites des opérations. 

Si les alliés remportent la victoire en 1945, tout risque de conflit armé n’est cependant pas complètement écarté. La fin de la grande guerre marque le début de la guerre froide entre la Russie et les américains. Avec le développement de la technologie des missiles et des bombardiers à longue portée, l’Arctique canadien devient une éventuelle porte d’entrée à une attaque soviétique du continent américain.  

C’est pour parer à cette menace que le gouvernement américain en 1955 amorce la construction d’une triple ligne de détection radar mieux connu sous le terme de Distant Early Warning System (Dew Line). La ligne la plus au Nord se nomme Porcupine et comprendra 20 stations radar. 

Au moment du début des travaux en 1955, les Inuit vivent des conditions particulièrement difficiles. D’abord, comme on l’a mentionné, la maladie fait des ravages. De plus, depuis la guerre, le prix obtenus pour les peaux de renards arctiques a chuté à presque rien. Enfin dans plusieurs régions, les troupeaux de caribous se font rares et la famine sévit. Ce qui fait que les Inuit ont tendance à se rassembler autour des chantiers de construction des bases de radar.  

Ceux qui sortent des sanatoriums et qui connaissent l’anglais ou encore ceux qui ont fréquenté les écoles résidentielles des missionnaires arrivent à se faire engager comme manœuvre. Les autres s’approchent pour trouver des soins médicaux ou encore découvrir des trésors dans les dépotoirs. Pour les plus fortunés, c’est un premier contact avec un emploi salarié et donc une rétribution en argent sonnant, puisque que la Compagnie de la Baie d’Hudson ne payait les Inuit qu’avec des crédits ou des jetons de sa fabrication. 

En 1954, le Conseil des Territoires du Nord Ouest avait décidé d’établir des écoles résidentielles pour « …tirer les enfants d’un contexte primitif et les adapter à l’économie des blancs. » Les enfants furent littéralement enlevés à leur famille et emmenés dans des pensionnats fédéraux pendant dix mois de l’année où ils étaient obligés de parler anglais, de manger la nourriture de l’institution et enfin de s’habiller à l’occidental. Dix mois plus tard, on les retournait à leurs parents sur la toundra!  

Ce régime de déracinement et d’acculturation forcée a profondément marqué toute une génération. Plusieurs disent avoir complètement perdu le sens de la famille dans ces institutions où beaucoup trop d’abus de toutes sortes se sont produits sur des enfants et de jeunes adolescents. 

Ce programme fut appliqué avec tant de rigueur qu’en 1964, 75% des enfants de 6 à 15 ans fréquentaient l’école dans les TNO. 

Une autre critique qui a été faite aux premières initiatives d’éducation des Inuit, aura été d’utiliser des programmes et des manuels complètement hors contexte avec aucune références au contexte nordique. 

On ne peut terminer ce chapitre sans mentionner l’initiative du gouvernement du Canada de relocaliser plusieurs familles inuit dans des régions éloignées. La plus célèbre de ces relocalisations fit monter des familles de Port Harrison (maintenant Inukjuak) dans la Baie d’Hudson jusqu’à Grise Fiord sur l’île d’Ellesmere et Resolute Bay. Le Canada cherchait alors à affirmer sa souveraineté sur ces régions éloignés en y établissant des communautés inuit. En 1996, le Gouvernement canadien a offert une somme de dix millions de dollars en compensation aux familles des exilés. 

À partir de 1961, le bilan de santé des Inuit va aller en s’améliorant au point d’entraîner une augmentation annuelle de la population d’environ 5% jusqu’en 1971.


 

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