- La culture inuit traditionnelle
- Partie 2
Louis McComber |
Le système de parenté
Le grand facteur de cohésion du
monde inuit traditionnel, c'est la parenté. Quelqu'un qu'on n'arrivait
pas à rattacher à quelque lien de parenté que ce soit
avec un membre du groupe, appartenait à un univers étranger
et devenait vite suspect, même dangereux, pour ces petites familles
de nomades saupoudrées sur la toundra.
La famille nucléaire structurait ces liens de parenté. On
entend par là une unité familiale de base d'abord constituée
d'un homme et d'une femme accompagnés de leurs enfants. Une caractéristique
importante pour identifier la famille nucléaire parmi d'autres systèmes
de parenté, c'est que les termes de parenté qui désignent
les individus à l'intérieur de la cellule familiale diffèrent
de ceux qui désignent les parents à l'extérieur.
Le même principe fonctionne aussi pour nous, car en Occident, nous
vivons principalement en famille nucléaire. Frères, soeurs,
fils, filles, parents, sont des termes différents que cousins, cousines,
neveux, nièces, oncles, tantes. Il se passe la même chose en
Inuktitut. Ataata (père), anaana (mère), irniq (fils), panik
(fille) sont des termes différents que ayaq, angaq (tante et oncle
maternels), attaq, akkak (tante et oncle paternels) angutiqatik (consin
ou cousine paternel), arnaqatik (cousin ou cousine maternel)...
Dans la famille nucléaire, la parenté s'étend à
l'horizontale. Les enfants sont tout aussi parents avec un cousin du côté
de la mère qu'ils le sont avec leur autre cousin du côté
du père.
À chaque génération, on réussit donc à
doubler le nombre de parents dans un même groupe. On peut s'amuser
à calculer ce qui se passe après 5 ou 6 générations
dans une population limitée à quelques centaines d'individus.
Tout le monde devient parent avec tout le monde !
Il y a d'autres mécanismes qui renforcent les liens de parenté
dans la société traditionnelle.
L'adoption en est un puisqu'il combine la parenté biologique avec
la parenté de la famille d'adoption. Il semble que l'adoption ait
toujours fait partie de la stratégie de parenté des Inuit.
Par exemple lorsqu'une famille n'avait pas de garçon, on pouvait
toujours en adopter un qui deviendrait chasseur et pourvoirait aux besoins
des parents adoptifs sur leurs vieux jours.
Enfin on doit mentionner un troisième mécanisme de tissage
de liens de parenté : la transmission du nom. Traditionnellement
et encore aujourd'hui, les Inuit nomment leurs enfants du nom d'une personne
récemment décédée. C'est plus qu'un nom qui
repasse ainsi aux générations futures. Car les qualités
du défunt revivent dans le nouveau né. Celui-ci hérite
aussi des rapports de parenté du défunt.
Dans la famille on va interpeller un enfant, garçon ou fille, du
nom de ataatatsiaq, grand-père si celui-ci a été nommé
d'après le nom du grand-père. En quelque sorte, la communauté
entrera en relation avec l'enfant comme s'il était vraiment le grand-père.
Les Inuit qui vivent aujourd'hui témoignent donc toujours de la présence
des ancêtres dans ce monde des vivants.
L'organisation sociale
Le travail de l'homme et de la femme se
complétait. L'un ne pouvait vivre sans l'autre. L'hommechassait et
rapportait la nourriture au camp. Tandis que la femme, en plus d'être
responsable de l'éducation des petits enfants et de maintenir la
lampe allumée dans l'igloo, devait fabriquer les vêtements
de peaux pour toute sa famille, sans lesquels la vie arctique ne serait
pas possible.
En dehors de cette division du travail entre hommes et femmes, il y avait
très peu de spécialisation des tâches chez les Inuit
comme on en retrouve dans les toutes premières sociétés
urbaines. Chaque homme et chaque femme devait connaître son rôle
par la tradition orale pour survivre et reproduire la société.
Il existait par ailleurs dans la société traditionnelle plusieurs
formes de coopération qui renforçaient la cohésion
sociale .
Par exemple pour harponner l'omble chevalier dans la rivière avec
le harpon à trois pointes, le kakivak, les Inuit devaient d'abord
bloquer la rivière avec un muret de pierre. Ce type de pêche
nécessitait un travail collectif. Ou encore, à l'aide de rabatteurs
et de plusieurs inuksuit, monuments de pierre qui évoquent la forme
humaine, on dirigeait le troupeau de caribous vers le lac ou la rivière
où étaient embusqués des archers en kayak. Plusieurs
types de chasse requéraient donc un effort collectif.
La cohésion du groupe était aussi un facteur important dans
les festivités. Au printemps, sur la banquise, quand les femelles
phoques commençaient à sortir sur la glace pour mettre bas
et que le phoque était abondant, les Inuit construisaient un Igloo
commun pouvant contenir de 30 à 50 personnes, le Qaiqqiq. On y pratiquait
des jeux de force, d'équilibre, on y tenait des concours de chansons
et on y participait aussi aux séances chamaniques.
En plus de la parenté, de la coopération dans le travail,
certaines relations privilégiées contribuaient à solidifier
le tissu social.
Par exemple, on pouvait avoir un partenaire de chansons avec qui on s'engageait
dans de véritables duels de chant durant les réjouissances
collectives. Ou encore un partenaire d'échange de femmes avec qui
on pouvait échanger de tant à autre son épouse. Ces
dyades pouvaient avoir de multiples fonctions, explique Asen Balikci dans
son livre The Netsilik Eskimo, dont celle de s'éviter ! En effet,
certaines relations dyadiques avaient comme unique but pour les partenaires
de ne jamais entrer en contact !
Règle générale, il n'y avait pas non plus de chef attitré
chez les anciens Inuit. Bien qu'on pouvait hautement respecter les avis
d'hommes plus avisés dans certaines questions de la vie, chacun restait
libre de ses mouvements et de ses décisions.
Seul le chaman occupait une fonction religieuse particulière. Bien
qu'exerçant une influence déterminante sur tout le groupe,
il ou elle n'était pas libéré(e) des tâches ordinaires
de la vie. Le chaman ou angakkuk avait le pouvoir d'intercéder dans
les mondes invisibles au nom du commun des mortels. C'est à lui qu'on
s'adressait pour s'assurer de trouver du gibier, pour guérir un malade
ou ressusciter un trépassé, pour envoyer un sort à
un ennemi ou au contraire pour se protéger du mauvais sort.
À voir !
La série de films produit par l'Office National du Film du Canada,
sous la supervision ethnographique de Asen Balikci : Les Esquimaux du phoque/
The Netsilik Eskimos

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