Volume 2, numéro 1 JANVIER 1998

Chronique Nunavut

La culture inuit traditionnelle
Partie 2

Louis McComber

 

Le système de parenté


Le grand facteur de cohésion du monde inuit traditionnel, c'est la parenté. Quelqu'un qu'on n'arrivait pas à rattacher à quelque lien de parenté que ce soit avec un membre du groupe, appartenait à un univers étranger et devenait vite suspect, même dangereux, pour ces petites familles de nomades saupoudrées sur la toundra.

La famille nucléaire structurait ces liens de parenté. On entend par là une unité familiale de base d'abord constituée d'un homme et d'une femme accompagnés de leurs enfants. Une caractéristique importante pour identifier la famille nucléaire parmi d'autres systèmes de parenté, c'est que les termes de parenté qui désignent les individus à l'intérieur de la cellule familiale diffèrent de ceux qui désignent les parents à l'extérieur.

Le même principe fonctionne aussi pour nous, car en Occident, nous vivons principalement en famille nucléaire. Frères, soeurs, fils, filles, parents, sont des termes différents que cousins, cousines, neveux, nièces, oncles, tantes. Il se passe la même chose en Inuktitut. Ataata (père), anaana (mère), irniq (fils), panik (fille) sont des termes différents que ayaq, angaq (tante et oncle maternels), attaq, akkak (tante et oncle paternels) angutiqatik (consin ou cousine paternel), arnaqatik (cousin ou cousine maternel)...

Dans la famille nucléaire, la parenté s'étend à l'horizontale. Les enfants sont tout aussi parents avec un cousin du côté de la mère qu'ils le sont avec leur autre cousin du côté du père.

À chaque génération, on réussit donc à doubler le nombre de parents dans un même groupe. On peut s'amuser à calculer ce qui se passe après 5 ou 6 générations dans une population limitée à quelques centaines d'individus. Tout le monde devient parent avec tout le monde !

Il y a d'autres mécanismes qui renforcent les liens de parenté dans la société traditionnelle.

L'adoption en est un puisqu'il combine la parenté biologique avec la parenté de la famille d'adoption. Il semble que l'adoption ait toujours fait partie de la stratégie de parenté des Inuit. Par exemple lorsqu'une famille n'avait pas de garçon, on pouvait toujours en adopter un qui deviendrait chasseur et pourvoirait aux besoins des parents adoptifs sur leurs vieux jours.

Enfin on doit mentionner un troisième mécanisme de tissage de liens de parenté : la transmission du nom. Traditionnellement et encore aujourd'hui, les Inuit nomment leurs enfants du nom d'une personne récemment décédée. C'est plus qu'un nom qui repasse ainsi aux générations futures. Car les qualités du défunt revivent dans le nouveau né. Celui-ci hérite aussi des rapports de parenté du défunt.

Dans la famille on va interpeller un enfant, garçon ou fille, du nom de ataatatsiaq, grand-père si celui-ci a été nommé d'après le nom du grand-père. En quelque sorte, la communauté entrera en relation avec l'enfant comme s'il était vraiment le grand-père. Les Inuit qui vivent aujourd'hui témoignent donc toujours de la présence des ancêtres dans ce monde des vivants.


L'organisation sociale

Le travail de l'homme et de la femme se complétait. L'un ne pouvait vivre sans l'autre. L'hommechassait et rapportait la nourriture au camp. Tandis que la femme, en plus d'être responsable de l'éducation des petits enfants et de maintenir la lampe allumée dans l'igloo, devait fabriquer les vêtements de peaux pour toute sa famille, sans lesquels la vie arctique ne serait pas possible.

En dehors de cette division du travail entre hommes et femmes, il y avait très peu de spécialisation des tâches chez les Inuit comme on en retrouve dans les toutes premières sociétés urbaines. Chaque homme et chaque femme devait connaître son rôle par la tradition orale pour survivre et reproduire la société.

Il existait par ailleurs dans la société traditionnelle plusieurs formes de coopération qui renforçaient la cohésion sociale .

Par exemple pour harponner l'omble chevalier dans la rivière avec le harpon à trois pointes, le kakivak, les Inuit devaient d'abord bloquer la rivière avec un muret de pierre. Ce type de pêche nécessitait un travail collectif. Ou encore, à l'aide de rabatteurs et de plusieurs inuksuit, monuments de pierre qui évoquent la forme humaine, on dirigeait le troupeau de caribous vers le lac ou la rivière où étaient embusqués des archers en kayak. Plusieurs types de chasse requéraient donc un effort collectif.

La cohésion du groupe était aussi un facteur important dans les festivités. Au printemps, sur la banquise, quand les femelles phoques commençaient à sortir sur la glace pour mettre bas et que le phoque était abondant, les Inuit construisaient un Igloo commun pouvant contenir de 30 à 50 personnes, le Qaiqqiq. On y pratiquait des jeux de force, d'équilibre, on y tenait des concours de chansons et on y participait aussi aux séances chamaniques.

En plus de la parenté, de la coopération dans le travail, certaines relations privilégiées contribuaient à solidifier le tissu social.

Par exemple, on pouvait avoir un partenaire de chansons avec qui on s'engageait dans de véritables duels de chant durant les réjouissances collectives. Ou encore un partenaire d'échange de femmes avec qui on pouvait échanger de tant à autre son épouse. Ces dyades pouvaient avoir de multiples fonctions, explique Asen Balikci dans son livre The Netsilik Eskimo, dont celle de s'éviter ! En effet, certaines relations dyadiques avaient comme unique but pour les partenaires de ne jamais entrer en contact !

Règle générale, il n'y avait pas non plus de chef attitré chez les anciens Inuit. Bien qu'on pouvait hautement respecter les avis d'hommes plus avisés dans certaines questions de la vie, chacun restait libre de ses mouvements et de ses décisions.

Seul le chaman occupait une fonction religieuse particulière. Bien qu'exerçant une influence déterminante sur tout le groupe, il ou elle n'était pas libéré(e) des tâches ordinaires de la vie. Le chaman ou angakkuk avait le pouvoir d'intercéder dans les mondes invisibles au nom du commun des mortels. C'est à lui qu'on s'adressait pour s'assurer de trouver du gibier, pour guérir un malade ou ressusciter un trépassé, pour envoyer un sort à un ennemi ou au contraire pour se protéger du mauvais sort.


À voir !

La série de films produit par l'Office National du Film du Canada, sous la supervision ethnographique de Asen Balikci : Les Esquimaux du phoque/ The Netsilik Eskimos



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