Volume 1, numéro 2 NOVEMBRE 1997

D'un monde à l'autre: mémoires d'une pierre à savon

Texte de Arthur Pagot

Une oeuvre d'art inuit est un objet qui voyage et sur lequel nous portons des regards différents, selon notre culture et en fonction des espaces au sein desquels elle nous apparaît.

Aujourd'hui on s'affaire sur le plus gros bateau du village. Cinq hommes partiront demain pour aller extraire de la pierre à savon sur un site qui se situe à une journée en bateau d'ici. Nombreux sont ceux qui refusent l'idée même de s'engager pour un de ces voyages périlleux: quatorze jours plus tard, le bateau reviendra tellement chargé par le poids des pierres que l'eau arrivera à peine à une trentaine de centimètres du bord supérieur de l'embarcation.

Le soir même du retour au village, on décharge le bateau. Parmi les sculpteurs, des bruits courent déjà: au campement, sur le lieu d'extraction de la pierre, Jimi aurait fait la rencontre de tarriaqsuit. C'est que d'après les aînés du village, il y aurait à cet endroit un campement de ces êtres qui bien qu'habituellement invisibles, apparaissent parfois à quelques individus. D'après ce que l'on dit, ils seraient semblables à des inuit et vivraient comme eux.

Au village un chasseur aîné se souvient avoir rencontré un équipage de tarriaqsuit qui se déplaçait en traîneau. Chiens et passagers s'étaient alors transformés sous ses yeux en grosses pierres.

Dès le lendemain après midi la pierre a été distribuée dans le village. Des nuages de fumée blanchâtre s'élèvent dans les airs; en leur centre les silhouettes d'inuit qui transforment peu à peu une pierre poussièreuse en ours, en morse, en béluga ou en n'importe quoi d'autre qui leur tient à coeur.

D'un cabanon bancale et gris de poussière émergent des sons aux résonnances métalliques étouffés par les voies d'un poste de radio. La pierre que Jimi tient en main revêt maintenant la forme d'un ours. Il lui aura fallu deux journées de travail dans son cabanon pour arriver à ce premier résultat. La façon dont il parle de sa sculpture est un peu particulière; on dirait qu'il considère que l'image de l'ours était déjà là, dans la pierre, et que son travail aura consisté à rendre cette image apparente. Sculpture ou conciliation ? La volonté de Jimi, ses idées sur ce qu'est un ours, la personnalité de la pierre, sa constitution ont trouvé une veine commune.

Un ami de passage s'arrête un instant. Après avoir brièvement discuté avec le sculpteur, il commente en regardant la pièce : "sulippuq ..." (cela dit la vérité)

A la coopérative du village, l'oeil d'une petite caméra transmet à Winnipeg une photo plus ou moins nette d'un ours qui se tient debout et que l'on dirait tout droit sorti d'un conte mythologique. Le téléphone coincé sous le menton, le gérant de la coop commente en anglais tout en mesurant la pièce avec un ruban :

-Quatre vingt sept centimètres de haut, trente deux de large, vingt huit de profondeur... c'est une belle pièce, bien travaillée ... la finition est bonne ... du bon travail.

Le bonhomme note un chiffre sur un bout de papier et le tend à Jimi, demeuré silencieux et impassible depuis qu'il a posé sa sculpture sur le bureau du gérant. Aucune réaction ne transparaît dans son expression alors qu'il fixe son regard sur le chiffre.

Après un bref instant, le gérant lui fait signe d'attendre.

- "C'est un bel ours, on lui paye plus cher d'habitude pour la même qualité ..."

Jimi ne parle pas anglais. Le gérant, qui est arrivé de Terre-Neuve il y a deux ans, ne parle pas inuktitut. Mais ils sont là pour s'entendre.

Ailleurs, des caisses de bois entassées parmi d'autres, terriblement lourdes à charrier.

Winnipeg, Montréal, des centaines de mètres de rayonnages dans des entrepôts, ceux des Fédérations de coopératives où se culbutent annuellement des tonnes de stéatite et de serpentine.

Puis Winnipeg et Montréal toujours, mais aussi cette fois Québec, Toronto, Ottawa, et puis New York, Paris, Londres, Francfort, Moscou, Lisbonne, Tokyo; de nouvelles caisses s'égrennent aux quatres coins du monde pour faire leur entrée dans un nouvel univers.

Où donc atterrira l'ours de Jimi ? Dans le village, des oeuvres des sculpteurs se sont arrêtées au Sommet de Rio en 1992. On en trouve aussi dans des ambassades canadiennes à l'étranger, dans le bureau du président de la république française, ou chez la reine d'Angleterre. Tout un voyage ! Dans nombre de musées et de galeries d'art à travers la planète, dans ces lieux où l'on croirait que l'atmosphère n'est pas régie par Sila, de nombreuses pierres expriment toujours un peu plus que la simple image qu'elles présentent. L'ours de Jimi ne sera jamais seulement un ours en pierre.

Ours inuit à la fois si loin et si proche de nous qu'il devient énigmatique et nous trouble lorsqu'il part à la rencontre des imaginaires et trouve un chemin quelque part dans le fil de nos émotions.

Peut être est-ce cela la magie d'une oeuvre d'art. Ou plus précisément ce que le passant de tout à l'heure appelait "la vérité".



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