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Un texte de Christian de Laet, aîné de Développer Autrement

Nipi : Eau

 Respecter l'eau, c'est respecter notre propre humanité

Eau : porteur de vie

 J'aimerais présenter quelques points de vue sur l'eau à une audience autochtone. Que dire sinon laisser couler les mémoires dont les méandres recouvrent toute la terre. Il ne s'agit pas d'agiter des têtes parlantes, même si tous les discours sur l'eau sont débattus de nos jours dans des arènes politiques plutôt que dans nos communautés où l'eau signifie survie, subsistance, sécurité, surplus ainsi que le sens profond d'assurer notre durabilité, notre évolution.

 C'est tout l'ensemble du "Vivant" qui est en question puisque tout contribue aux chaînes alimentaires dont nous sommes tributaires. C'est l'eau qui est le symbole fondamental du vivant dans le "ici et maintenant". Cette eau, comme le sang de nos corps ou la sève des plantes et des arbres, doit circuler pour être utile, tout comme l'argent ou l'information. L

es empêcher de circuler va finir par créer des catastrophes. Nous devons devenir tous, bien nantis ou non, technologiquement plus ou moins avancés, l'eau nous touche tous.

 Pour parler de nous-mêmes, la masse de notre corps consiste de deux tiers d'eau: qui pourrait jamais nous l'enlever pour l'employer à des fins autres, commerciales ou non. À la limite, l'eau de chaque cellule est enchaînée à la structure et au service de toute espèce du vivant: c'est la même chose pour la planète dont les systèmes porteurs de vie ont besoin de l'eau qu'ils font circuler pour assurer notre existence. Tout comme le soleil dont le rayonnement lumineux et chaud est omniprésent avec ses variations saisonnières, il n'y a qu'une très faible proportion de ces "photons" qui entrent dans la photosynthèse, la vie des plantes. De même, dans les grands cycles de l'eau à l'échelle du monde, il n'y a que très peu de cette ressource qui nous soit disponible en tout temps.

Eau : ressource économique

 Il est clair que nous devons être très attentif à avoir une planète bleue plutôt que grise. Comment lui assurer une utilisation équitable pour tous plutôt que de la séquestrer pour le bien de certains. Comme l'humanité s'urbanise, signe de progrès paraît-il, les sociétés politiques qui vivent en ville ont tôt fait de se distancier des campagnes et de ne traiter l'eau que comme une ressource économique. Et cependant, nous avons tous le droit non négociable de nous abreuver, de nous alimenter, de nous laver (physiquement et rituellement). On dit que 80 % de nos maladies sont véhiculées par l'eau, on dit aussi que 80 % de nos activités récréatives dépendent de l'eau. Quoi qu'il en soit, la consommation  d'eau courante doit être rendue plus efficace en ville et plus équitable partout. Mais songe-t-on à "fermer les boucles" et "réduire les fuites" en exigeant des villes des politiques plus saines et moins polluantes ? Pourquoi ne pas les forcer à capter leur eau en aval et les rejeter en amont.  Devoir ainsi veiller à la qualité et à la quantité de sa propre eau ferait rapidement reprendre conscience de cette richesse souvent négligée.

 On dit que l’hydroélectricité est une source propre d’énergie. Mais n'est-ce pas là avoir la vue basse et l'oreille bouchée. Accumuler cette eau derrière d'immenses barrages qui noient les cultures (et les cultures!) n'est-ce pas semblable, dans le fond, à inonder les jardins de l'humanité et les lieux sacrés de ses cultures sous prétexte d'enrichissement économique. Les exemples abondent de barrages dits polyvalents qu'on a vu devenir des désastres financiers. On ne s'occupe pas des eaux en amont et les sédiments s'accumulent dans les bassins de retenue, réduisant du tiers ou de la moitié la longueur de vie utile sur laquelle la rentabilité de l'ouvrage était basée. Ainsi, négligence environnementale, écologique, financière, en tout, corruption absolue des échelles de valeur qui devraient nous distinguer de notre animalité. Purari, Narmada, Nam Pong, Mahaveli et bien d'autres fleuves et rivières,  j'ai été témoin de la pauvreté des bénéfices escomptés et de l'appauvrissement des populations locales dépassées.

Implication des communautés

Depuis près de vingt ans, j'oeuvre auprès d'un groupe en Inde qui allie le meilleur de la science au meilleur des connaissances traditionnelles pour créer un entrepreneuriat local utilisant des technologies basses, efficaces, rentables, durables, enseignables et autrement génératrices d'harmonie et de stabilisation rurale. On y reverdit des déserts "désastrés" en y construisant de petits barrages de 5 à 20 m. de long (avec des dénivellations de 50 cm (et non de 15 m.), avec des bassins de retenue à la dimension des villages qui les bordent. On y attire plusieurs artisanats locaux grâce à une biomasse appropriée, à croissance rapide, et qui aide à recharger les sols en matière organique. Il est clair que les climats ne sont pas les mêmes là où la température moyenne des sols est au delà ou en deçà de 20C, mais les principes d'impliquer les communautés locales dans tous les changements qu'on leur conseille et d'y être compétents et en charge, sont et devront être une des clés d'un développement durable qui pointe à l'horizon du nouveau siècle.

 Pourquoi défier l'eau ?

 Pour terminer cette intrusion auprès d'un public que je n'ai pas l'honneur de connaître encore, permettez-moi de rappeler une envolée qui m'a permis, en son temps, de faire fléchir l'arrogance de nos "princes".

 "Que n'a-t-on fait pour s'approprier l'eau?

Que n'a-t-on inventé pour s'excuser de l'avoir fait?

Quel crime n'a-t-on commis pour n'avoir pas à s'en excuser?

Quelle raison d'état n'a-t-on invoquée pour s'en assurer l'exclusivité?

 Pourquoi la défier si c'est pour la bafouer ailleurs?

Pourquoi  l'admirer dans les ouvrages d'art...

Si c'est pour l'avilir dans des manipulations honteuses.

Par Christian de Laet, aîné de Développer Autrement

Tiré de Innuvelle, Février 2000

http://www.ckau.com/innuvelle/innuvelle.html



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