![]() |
|
|
|
Y a-t-il encore du plomb dans les cartouches de chasse au Nunavik?
Je me souviens qu'une équipe de l'Université Laval et du Centre de santé publique du Québec a travaillé sur le fait que les enfants inuits du grand Nord canadien présentent des taux anormalement élevés de plomb, parfois très élevés. Les enfants inuits du Nord canadien sont huit fois plus nombreux à dépasser le seuil critique de 100 microgrammes de pb par l de sang (qui normalement justifie une hospitalisation), que les enfants canadiens. L'explication généralement admise était celle d'une contamination générale des chaînes alimentaires par la consommation de poisson, phoques, oiseaux contaminés par les eaux de mer polluées et les retombées de polluants dans les pluies et neiges… (Baleines, phoques, et certains poissons, présentent en effet des doses très élevés de métaux lourds, PCB, dioxines et autres micro-polluants). Or la pollution de l'air, de l'eau, des pluies et neiges par le plomb, notamment issus de l'essence a très fortement diminuée dans ces régions depuis 15 ans grâce à la réduction ou interdiction de l'essence plombée aux USA et Canada. L'étude concluait que la majeure partie de ce plomb provenait des gibiers (oies et canards surtout) abattus à la chasse. L'analyse isotopique du plomb trouvé dans le sang des enfants montre que pour la majeure partie, ce plomb provient des billes de plomb des cartouches de chasse. L'étude a même permis de retrouver la " signature " isotopique des marques de cartouches les plus vendues dans les régions touchées. Je suis sensible à ce problème, car je vis dans le nord de la France où plusieurs usines sont à l'origine de fortes pollutions par le plomb, et dans certaines communes, environ 10 % des enfants ont le même problème de contamination par le plomb que ce qu'on a relevé chez certains enfants inuits. (Pour info, dans cette région on vit 5 ans de moins que la moyenne française, et jusqu'à 10 ans de moins dans les parties les plus polluées) Je voudrais savoir si les résultats de cette étude ont circulé dans les communautés du Nunavik et si depuis on y trouve des cartouches sans plomb (billes de fer doux ou d'acier - il faut éviter le bismuth qui et aussi un neurotoxique que le plomb). Pour information ou idée : la présidente de ma région où l'on utilise encore aussi le plomb pour la chasse au gibier d'eau avait proposé il y a quelques années de payer des cartouches sans plomb aux chasseurs de gibier d'eau, à la condition qu'ils s'engagent à n'utiliser que celles-ci (car on n'en trouvait même pas chez les marchands d'armes et cartouches). Ils ont refusé, mais la loi française va probablement bientôt imposer les cartouches sans plomb car le problème est maintenant reconnu comme grave. Le plomb provoque des dégâts irréversibles sur le cerveau, d'autre part, les oiseaux contaminés en migrant peuvent transporter cette pollution sur de grandes distances: les Inuits peuvent manger du plomb qui provient d'oiseaux contaminés au Sud par des billes de chasse émises il y a plusieurs dizaines d'années, et inversement des plombs du nord peuvent descendre vers le Sud et empoisonner peu à peu d'autres chasseurs ou consommateurs de gibier. Il faut vraiment faire circuler cette information dans les communautés. Il faut échanger les cartouches plomb contre des cartouches de fer doux ou d'acier (d'autant que le fer agirait un peu comme un antidote contre le plomb). Pour ceux qui ne savent pas comment le plomb peut sournoisement nous empoisonner, je rappelle que pour se nourrir, tous les oiseaux d'eau (particulièrement canards, cygnes, poules d'eau...) qui n'ont pas de dents, doivent manger des petits gravillons (appelés gritt par les ornithologues). Ce gritt est stocké dans le gésier qui est un muscle en forme de poche, où il sert à broyer les aliments, avant le passage dans l'estomac. Les oiseaux d'eau prélèvent ce gritt sur les sables, les vases, ou les sédiments. Les petites billes de plomb de chasse sont arrondies et non blessantes, d'un diamètre idéal pour les oiseaux qui les utilisent comme "gritt". Ces billes sont, selon les quantités et la nature des aliments, plus ou moins rapidement usées et solubilisées. Le plomb toxique passe dans le sang du canard (ou de l'animal ou de l'homme qui le mange) et, est concentré par les reins et le foie, ou fixé dans les os. Ce phénomène est important dans les zones où la chasse au gibier d'eau est pratiquée parce que ces plombs sont les plus nombreux, précisément là où ces oiseaux viennent s'alimenter. Ce sont en effet les endroits les plus recherchés par les chasseurs. C'est là que l'on a parfois construit les huttes de chasse. Parfois il s'agit de mares artificielles, avec appelants ou non, destinées à attirer les oiseaux. Un technicien français de l'ONC, suite à des problèmes d'empoisonnement d'élevage de volaille près de sites de tir à la tourterelle, a constaté que les poules, les canards et les oies d'élevage, y compris de plein air pouvaient se précipiter sur une volée de plomb qu'on leur lance à la main et presque tous les ingérer en quelques instants. Ces oiseaux meurent rapidement s'ils ont mangé plus de 5 ou 6 billes de plomb, (un peu plus pour les oies). Plus les aliments qu'ils mangent sont durs, plus le plomb passe dans le sang des oiseaux rapidement. Si le matin, on donne des graines de maïs à un canard en le forçant à avaler 6 billes de plomb, le soir même la totalité du plomb peut être passée dans le sang. Le canard meurt en quelques jours. La contamination des chaînes alimentaires semble plus forte et plus rapide sur les terrains de PH acide, sur les terrains humides. Les plombs sont-ils nombreux ? Oui ! Le jour de l'ouverture de la chasse en France, dans certaines zones de marais, on enregistre jusqu'à un coup de feu toutes les 2 secondes, chaque coup de feu, pour une cartouche n° 6 correspond à environ 280 billes de plomb et à 35 g de métaux toxiques. Selon François RAMADE, Professeur réputé, auteur d'un précis d'écotoxicologie qui fait référence, on peut relever jusqu'à 5 millions de plombs à l'hectare en Camargue, et parfois 40 fois ce taux dans les zones de ball-trap ! Il n'est pas exceptionnel de trouver 4 000 plombs par mètre carré sur les zones très chassées. Le phénomène est-il en augmentation ? Oui ! Selon Déborah Pain, écologiste anglaise qui a beaucoup travaillé en France, spécialiste de ces questions, on a enregistré en Camargue une augmentation de 35 % du taux d'ingestion de 1965 à 1980 chez le canard Pilet (Anas acuta). Plus on attend pour supprimer le plomb, plus il y en a de disponible, plus les intoxications seront graves et nombreuses. Ce phénomène est-il persistant ou durable ? Oui ! Les plombs restent intacts et accessibles pendant de nombreuses années, et on a montré aux USA que le taux de mortalité restait élevé, même 40 ans après l'interdiction de chasser, sur une zone humide devenue Réserve naturelle ! Dans les zones acides, où les plombs sont dissous, c'est pire... c'est toute la chaîne alimentaire qui est touchée, parfois les plantes même ne poussent plus... En Irlande, sur certaines zones de ball-trap, certaines prairies sont interdites de culture et d'élevage en raison de leur concentration en plomb. A t-on des preuves de la contamination de la pyramide alimentaire ? Oui! Des études réalisées aux USA et en France (sur les rapaces notamment) montrent que les gypaetes et les busards des roseaux sont gravement contaminés (100 % d'oiseaux gravement touchés pour la Camargue et le marais poitevin !). A noter que c'est en Angleterre que ces études seront publiées, le Ministère de l'environnement français ne souhaitant pas communiquer sur ce sujet avant d'avoir des données plus précises, qui doivent être fournies par l'Office National de la Chasse ...
Pour la région Nord Pas de Calais, la chambre d'agriculture dispose d'un certain nombre d'études de cas qui montrent que l'intoxication causée par les retombées de ball-trap aux bovins notamment (et donc du lait) peut être considérable, bien au delà des normes admissibles, au point de provoquer la mort des animaux et un risque grave pour ceux qui les consomment ou qui en consomment le lait. Quel est le risque pour les animaux ? Les oiseaux sont victimes d'intoxication aiguë ou chronique (de 1 à près de 300 plombs par gésier). Les oiseaux victimes d'intoxication aiguë meurent en quelques jours, et sont consommés par des charognards ou insectes nécrophages, qui, à leur tour, vont contaminer ceux qui les mangeront, etc.. On a montré que les animaux victimes d'intoxication chronique sont affaiblis et ont beaucoup plus de chance d'être capturés par leurs prédateurs ou tués par les chasseurs (1,65 fois plus de chance selon Bellrose, dans une étude qui date de 1959, aux USA), c'est ainsi que la chaîne alimentaire concentre les métaux toxiques.
Les bovins qui sont des ruminants et qui consomment de plus en plus de maïs fourrager semblent être les animaux les plus concernés. Mais certains sites de ball-trap ont du être interdits au pâturage par les moutons en Irlande en raison de l'intoxication de ces derniers. Quel est le risque pour les écosystèmes ? 1) La contamination directe, suite à l'absorption de plombs, de la pyramide alimentaire, avec une bio-concentration possible. 2) Il existe aussi un risque de contamination du milieu par la solubilisation du plomb par les pluies acides, par l'acidité naturelle du milieu. (Ex : certains sédiments, les sables lessivés (Ambleteuse, Sorrus St Josse, Helfaut, buttes tertiaires des monts d'Artois ou des Flandres, les marais, les tourbières acides...). 3) Une participation certaine aux phénomènes actuels de dégradation générale des équilibres naturels par disparition ou fragilisation de maillons indispensables de la chaîne alimentaire qui se traduit par une réduction de la biodiversité. 4) Il s'agit d'une pollution durable. Le Plomb n'est pas biodégradable. Lorsqu'un animal meure intoxiqué, il intoxique les espèces qui le consommeront qui peuvent concentrer le toxique dans la chaîne alimentaire. Quel est le risque pour l'homme ? - Des intoxications chroniques pour les adultes consommateurs de gibier d'eau, qui ne seront très graves chez l'adulte que pour la consommation de gésier et de foie (qui peuvent dépasser de beaucoup les maximums admissibles). - De graves problèmes d'intoxication aux conséquences irréversibles pour les jeunes enfants, le foetus, ou l'embryon. Avec des séquelles neurologiques irréversibles. Le plomb, même à très faibles doses, est facteur de débilité mentale irréversible quand il est absorbé par l'embryon ou le foetus. Le placenta ne peut, en aucun cas, jouer un rôle de barrière pour les métaux lourds ; au contraire l'embryon filtre en quelque sorte le sang de la mère pour construire notamment son squelette et son système nerveux. - Les bovins qui broutent à proximité de sites de ball-trap, ou qui sont nourris avec du maïs fourrager qui a poussé à proximité de tels sites, sont parfois gravement contaminés (le foie, les reins et le lait surtout). Les vétérinaires, et particulièrement ceux qui sont affectés aux abattoirs généralement situés à grande distance des lieux d'élevage, pensent rarement aux pollutions par le plomb et mettent les problèmes sur le compte d’éléments pathogènes difficiles à identifier. Le plus souvent, on envoie l'animal à l'abattoir avant qu'il ait perdu trop de poids...
Pierre Six, spécialiste des métaux lourds de la Chambre d'agriculture du Nord, a relevé jusqu'à l'équivalent d'un demi verre à bière de billes de plomb dans la panse de certaines vaches très amaigries qui avaient été conduites à l'abattoir. Nul doute que les gens qui ont consommé le lait de ces vaches ont été gravement intoxiqué, et très probablement leur médecin ne pensera pas à une intoxication par le plomb. Lorsque les zones de ball-trap sont naturellement acides... à cause de l'Arsenic et de l'antimoine qui sont ajoutés au plomb comme adjuvant de fabrication, il arrive que les végétaux ne poussent plus. Dans ces zones, ou dans les secteurs exposés à des pluies acides, il faut craindre une contamination globale de l'eau et des écosystèmes. Contamination par l'eau et/ou le sol. Certains contextes exacerbent le risque de pollution. Ce sont les sols et/ou eaux à PH acides, les sols exposés à des pluies acides, les sols ou vases riches en vie bactérienne (facteur de méthylation du plomb ou mercure, qui rendent ces métaux plus dangereux et bioassimilables ; ils sont alors rapidement concentrés par les chaînes alimentaires), sols mouvants (sables qui roulent sous le vent, sables de rivières ou de torrents roulés par les eaux ou les crues qui érodent les billes de plomb).. sols exposés au roulement de véhicules.. Dans ces cas, les eaux ou les sols peuvent subir une pollution, le plus souvent faible, mais très durable (siècles à milliers d'années, même après l'arrêt des activités de chasse ou ball-trap) et éventuellement propice à la bioturbation (transfert dans d'autres compartiments de l'environnement par le vivant).
Des tests de lixiviation peuvent donner une idée de la durée de la diffusion passive des pollutions. Des tests plus longs, coûteux, et complexes sont nécessaires pour évaluer finement la diffusion immédiate et différée dans l'environnement. Dans ma région, des analyses faites sur les crottes de lapins vivant sur des sols pollués par les métaux lourds (dont le plomb) ont montré des concentration très élevées en métaux lourds. Dans les cas de pollution, les analyses isotopiques (signature chimique du plomb) permettent de mieux identifier l'origine du plomb (essence, tuyauteries, cartouches, batteries, etc.) J'espère que ces informations seront utiles et auront convaincu de l'importance de ne plus utiliser de cartouches de chasse contenant du plomb ou du bismuth.(mais en trouve-t-on facilement au Nunavik ?) Florent flamiot@club-internet.fr Jeudi, 10 Février 2000 13:08 |
La Une | Éditorial |
M'a dire comme on dit | Nunavut
| Labrador
T.N.-O. | Yukon
| Courrier des lecteurs | Collaboration
spéciale
Chronique Cyberarctique | Dossier
de presse
Archives | Rechercher
dans le TDM