LE TOIT DU MONDE

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Un texte de Jean Morisset

Monter dans l’Arctique...

Ou

l’Interrogation québécoise devant les Inouites et le Grand Nord

"... Je ramasse des textes pour la mise en ligne du TDM. Peux-tu m’écrire une collaboration spéciale? Peut-être sur le thème de la recherche universitaire québécoise et le Nord inuit?"

Oui, avec plaisir. Grand plaisir. Mais je suis tenté d’aller chercher, derrière le rideau des aurores boréales — les clairons dansants, comme disaient les Anciens Canayens — tout ce qui se trame et se fricasse dans les terres inconnues de l’esprit, en amont de la recherche. Quelles sont les questions qu’on est susceptible de se poser si on se déclare Québécois, quelle est l’interrogation de fond qui nous est constamment renvoyée en plein visage, qu’on le veuille ou pas?

Debout sur un promontoire géographique, une lunette d’approche en bandoulière, le ski-doo parqué entre deux banquises ou le kayak renversé sur le travers de mon campe-iglou, en attente de la débâcle, ce n’est pas de contempler la rivière englacée qui m’intéresse ce matin, mais de remonter le courant caché. Suivre le chenal vers les pays d’en-haut de la mémoire pour voir ce qu’il y a là-bas, plus loin que le rêve. Et franchir la hauteur des terres pour retracer des yeux quelque vieille piste, humer quelque nouveau départ.

Qu’est-ce qui se manifeste d’essentiel quand on se retrouve au faîte de l’horizon et qu’on peut appréhender, un bref moment, les deux côtés du paysage et un peu au-delà? Quiconque a déjà débouché sur les basses terres ou les hautes glaces du Bassin de Foxe, pour appareiller du côté d’Igloulik, a connu ce vaste horizon blanc sur blanc se déroulant à perte de vue, sans autres aspérités que les hummocks qui se bousculent et se traduisent par un jeu de vertige et de mirages. Entre le soleil qui n’est plus là et la lune qui chasse les ombres à grands coups de harpon céleste, difficile alors de remonter le cours du paysage. On reste là, silencieux, dépassé, sachant mille choses qu’on n’arrive pas à formuler. Peut-être reste-t-il encore quelque vieil angagok en veilleuse dans les parages et qui puisse nous donner un coup de main et nous inspirer!

Il y a tellement à dire et la censure est tellement présente dans ce pays de Québec et de Canada. On a peur, peur, peur, et on finit toujours par se taire. La vieille strappe est disparue des écoles depuis si longtemps que personne n’en parle plus, mais son claquement sourd résonne encore au loin et brûle toujours quelque part.

Tout d’abord, deux remarques

Première remarque

Le Nounavoute constitue l’entité territoriale avec lequel le Québec entretient la frontière limitrophe la plus importante, et de loin. De très loin, en fait. À vrai dire, depuis le Haut-Ungava jusqu’à la Basse-Baie-James, le Québec territorial se retrouve pour le moins à demi enclavé dans le Nounavoute. Et comme les eaux de l’Ungava, du Détroit et de la Mer d’Hudson, et enfin de la Baie James... sont des eaux "nounavoutiennes" et non pas "québécoises", la question de savoir qui entoure qui se pose immédiatement. Bien sûr, avant le premier avril dernier, c’était Ottawa qui, par le biais des T.N.-O. et de l’Arctique de l’Est, entourait juridiquement le Québec et cela, autant de l’intérieur que de l’extérieur. C’est-à-dire, en tant que capitale fédérative s’efforçant d’imposer les règles du jeu, d’une part, et comme siège d’un territoire énorme lui appartenant, d’autre part. En d’autres mots, avant la création du Nounavoute, le Canada était l’un des rares pays de la planète disposant d’un gigantesque Washington D.C. appelé "Grand Nord" et qui constituait sa propriété territoriale privée. Maintenant, ce sont les Inouites, ou... comment les appeler au juste —les Nounavoutiens!!!... — qui incarnent cette présence au nom d’Ottawa.

Si on ajoute le Labrador à toute cette structure, et sans présumer du futur géopolitique de tout l’édifice "pan-canadien", ce sont de facto les trois-quarts du Québec qui débouchent sur une façade nordique dont le substratum est essentiellement métis et autochtone. Et puis, s’il faut se voir de toute façon entouré, diront certains, aussi bien l’être par des chasseurs ou ex-chaseurs inouites et la sirène/déesse Sedna que par une Reine importée et des "civil servants" à l’âme bien enfermée dans des attachés-case! Et s’ils ont un petit côté politique, ils ajouteront aussitôt qu’il ne faut guère se faire d’illusion sur le plan de la symbolique juridique: derrière chaque inoukshouk, se trouve une couronne. Mais ce qu’il s’agit de savoir ici, entre la Couronne du Nounavoute et la Couronne du Québec, c’est quelle tête on s’efforce de capuchonner, au juste?

Deuxième remarque.

C’est donc dans le Nord que se joue présentement l’avenir du Québec, du Canada et de tout le reste, si jamais il en fut autrement. Et cela nous ramène très loin derrière.

De la même façon que c’est dans l’axe du Saint-Laurent et son extension jusqu’au Mississipi, dans les Prairies et l’Extrême-Ouest, du Golfe du Mexique à la mer de Beaufort, que s’est joué l’origine du Pays de Canada — à partir de la grande rencontre Franco-Sauvages qui aura produit ce nouveau peuple oublié qu’on appela un jour les Canayens — c’est dans le Nord que ça se passe maintenant. Et là-dessus, on pourrait adresser à tous les chercheurs dans le Nord ou chercheurs de Nord une question sur le Grand récit des origines qui nous a échappé et qui nous hante toujours. Qu’est-ce qui nous reste entre les mains aujourd’hui pour tenter de comprendre le fleuve et nos ancêtres Sauvages ou Français qui se déclarèrent assez écoeurés pour quitter l’Europe et se faire une vie nouvelle dans un monde nouveau — car autrement, ils ne seraient jamais partis, c’est trop vrai pour le dire... — qu’est-ce qui nous reste donc, sinon des récits de voyage parmi lesquels les Relations des Jésuites, ce monument littéraire unique dans l’histoire des Amériques, et qu’on aurait tort de lire comme des documents religieux? En fait, les Relations sont écrites par des Français pognés aux tripes, qui débarquent en Canada, qui ont peur de se faire scalper ou se faire courir après par une Sauvagesss trop aguichante et qui implorent leurs dieux de leur venir en aide. Si on lit entre les lignes cependant, et si on saute dans un canot entre deux paragraphes, c’est toute notre histoire cachée qui nous est restituée. Alors, s’ils débarquaient aujourd’hui au Nounavoute, les Jésuites de France, qu’est-ce qu’ils raconteraient pour se faire peur et nous faire peur, et qui resterait après coup pour nous dessouler la mémoire?

En fait, c’est à la question suivante que je veux en venir par tous ces détours. Y a-t-il, maintenant, à Iqalouite, à Inouvik, à Mittimatalik, Yellow-Couteau, ou ailleurs, des espèces de Jésuites new-looks, postmodernes ou maganés, des Marguerite Bourgeois jazzées, kamiks aux pattes, dansant le ballet-jazz des aurores boréales, ou des intellos-hoberaux inspirés, à la Norval Morisseau ou à la Jack Kérouac, qui parcourent actuellement le Grand Nord? En jet-set, en quatre-roues-kayaks, en motos-ski-doos bombardier-harley-davidson, peu importe, mais avec une plume à la main ou un ordino sur le dos? Pour tenter coûte que coûte d’observer ce qui s’y passe en dehors des informations officielles? Car c’est peut-être cela la première et la seule recherche à faire là-haut, là-bas: être là!... Être là pour écouter; être là pour témoigner de toutes les façons possibles; être là pour prendre en mémoire ce qui se passe, ce qui s’est passé sur le territoire, au moment où les universités et l’élite se donnaient presque comme mandat implicite d’évacuer la mémoire géographique de la formation du Québec. Afin de montrer dans les cafés de la rue Saint-Denis, à Montréal, ou les restos poshés de la Grande-Allée à Québec, qu’on était bien sorti du bois et qu’on n’était plus des Sauvages. Être là pour saisir la grande Mémoire du Nord qui nous poursuit depuis toujours!

Si l’on demande présentement à qui que ce soit, au Québec, d’indiquer un livre, un texte, un document, un témoignage portant sur le Nord — le Grand Nord, qu’est-ce qui peut bien venir à l’esprit? J’ai posé plus d’une fois la question à mes étudiants, lesquels viennent en majorité de cet espace baroque incertain appelé Montréal/Rive-Sud, pour savoir ce qu’il en était. À tout coup, après quelque hésitation, ils m’ont répondu, unanimes: "euh, Agaguk (en prononçant Agaguque et non pas Agagouk)". C’est alors que m’est revenue en mémoire une conversation du début des années 80 qui se passait en Ontario. Un attentif collègue anglo, spécialiste des Native Studies, me confiait ce qui suit:

— "Ce roman est bourru d’erreurs et c’est un scandale que le gouvernement aide à sa diffusion. Thériault ne connaissait rien aux Esquimaux. Son livre est de la pure appropriation qui devrait être dénoncée pour ce qu’elle est et exclue de la bibliothèque de toutes nos ambassades, à l’étranger."

  • Et en quelle langue, cette dénonciation devrait-elle se faire, que je lui répondis. Car, elle a été traduite en 17 ou 18 langues, cette pseudo appropriation, si je ne m’abuse?
  • Euh! Il faudrait un code d’éthique qui empêche juridiquement et moralement l’écrivain of Québec de produire des romans du genre.
  • Ah oui! Mais, vous savez très bien que Agaguk n’est pas un Esquimau, mais un personnage de roman. En fait, c’est Thériault déguisé en Agagouk. Croyez-vous qu’Ottawa devrait également mettre au point un code d’éthique qui empêche la naissance de Thériault et de tous ceux qui lui rassemblent."

La conversation s’est arrêtée drette-là. Mais, à part ça? N’y a-t-il rien d’autre? Il y a plus de trente ans, dans un essai qu’on recommence à lire, "The Long Journey", traduit sous le titre de "L’Appel du Nord dans la littérature canadienne-française", Jack Warwick avait montré comment le Nord, tout le Nord, avait servi, dès l’origine, de ciment fondateur à la " nation canadienne "(-française). Il s’agissait d’un Nord immense s’étendant jusqu’en Alaska et au Bas-Mississipi, puisque le plus grand état des Zétats a toujours un Québécois comme capitale, Juneau, et qu’on trouve des villages appelés Montréal, une rivière appelée Canadienne, jusqu’en Arkansas-Texas, et des postes appelés Liards, Providence ou des Fourches, dans le Mackenzie, sans oublier une mer appeler Beaufort, en plein Arctique.

Que s’est-il donc passé par la suite pour qu’une profonde amnésie géographique s’installe dans le système d’éducation au point d’avoir réussi à cacher tout ce passé nordique, coureur de bois et coureur de toundra, au-delà du Nord-Ouest? J’appartiens à l’une des quatre-cinq institutions universitaires les plus importantes en nombre au nord des États-Unis, l’Uqam, et je ne connais à peu près personne qui y interroge le Nord, ni même le territoire, de toute façon. Il se pourrait, cependant, que cela change radicalement au cours des prochaines années, car il semble évident que le Québec contemporain, celui qui voulait faire sa souveraineté culturelle et son indépendance politique, en fondant son identité sur le refus du Nord, voit tout à coup la question territoriale lui sauter en plein visage. En fait, on a de plus en plus besoin de savoir, malgré la Baie James, malgré Oka, ou à cause de tout cela, ce qui s’est passé sur ce continent et dans l’espace de ce continent, et comment se situe le Grand Nord dans l’évolution géographique du pays et de l’hémisphère. On a besoin de connaître en français, et d’un point de vue qui soit celui des Autochtones et des Francos, l’histoire territoriale de l’hémisphère. C’est pourquoi le Nounavoute, et l’actuel questionnement sur le futur régime administratif du Nounavik, arrivent plus qu’à point.

*

Mais, qu’en est-il de la recherche des Inouites eux-mêmes et de l’attitude inouk vis-à-vis du milieu québécois? John Amagooalik, un "Québécois" d’origine — puisqu’il faisait partie du contingent d’Esquimaux (c’était bien le terme alors!) déportés d’Inoucdjouak vers Grise Fjord et Résolute, dans les années cinquante — ne rate jamais une occasion d’attaquer ce qu’il considère les séparatistes rampants du Québec. Zebedee Nungak qui brandit, pour sa part, une carte de la péninsule Québec-Labrador sur les strapontins nationaux et internationaux, pour s’écrier qu’il est né dans les NWT en tant que british subject (tout comme ceux de ma génération, d’ailleurs), pour se voir ensuite "ungaviser", "ottawiser", "new-québéquiser", "nounavikiser...", etc., en déclarant que vient un jour où il faut que tout cela cesse. Il n’a aucune envie, précise-t-il, de devenir ressortissant d’une quelconque république laurentienne élargie ni de faire partie de ce qu’on appelle "the people of Québec". Well, well, sans s’étendre là-dessus dans cette chronique, faut-il mentionner qu’il n’apparaît jamais nécessaire d’adresser une telle assertion à l’endroit d’un observateur anglo de Vancouver, Halifax, Saskatoon, Toronto, Goose Bay (la Baie-aux-Outardes...) ou Iqalouite. Car aucun Inouk, à ma connaissance, ne proclame avec fierté qu’il refuse de faire partie du "Canada" ou de se considérer "Canadian".

Le fait de la Conquête et de l’assujettissement au fédéralisme, selon les règles d’un jeu protocolaire royal imposé auquel on insère quelque variation vestimentaire esquimaude, n’est simplement pas remis en question. Ce n’est surtout pas de ce côté qu’on se tirera le cou pour tenter de suggérer quelque raison au taux de suicide si élevé chez les jeunes. Et ainsi, à peu près personne n’ose dire que toute une nouvelle génération est en train d’étouffer sous le silence parce qu’il n’y a qu’une seule porte de sortie de l’igloursouite confédéral: entrer dans le système et se taire.

Réciproquement, et à l’inverse du ressortissant québécois, jamais le Torontonian bien né ne songera à remettre en question sa propre légitimité en débarquant au Nounavoute. Quiconque entretient quelque doute à cet effet est invité à consulter le kit de propagande issu de Toronto que la Royal Bank, l’un des grands patrons de l’inauguration du Nounavoute, a remis entre les mains des invités, le 1er avril dernier, à Iqalouite. De tout ceci, on ne parle à peu près pas; ces questions faisant "naturellement" partie du matériel tabou qu’on soustrait à la recherche, d’entrée de jeu. Point.

Ceci dit, j’ai par ailleurs le sentiment que l’examen de la recherche qui se fait au Québec réserve des surprises paradoxales et débouche sur des perspectives beaucoup plus révélatrices qu’on ne l’estime. Bien sûr, il est de bon ton de prétendre, depuis la crise d’Oka, que les Frenchies (Francos et Québécois confondus) sont racistes, ne comprennent pas, et ignorent généralement tout ce qui touche de près ou de loin à la question autochtone. Voyons donc rapidement ce qu’il en est à partir d’un exemple comparatif.

J’ai deux catalogues de publications devant moi, celui de McGill-Queen’s University Press (les Presses de l’Université de la Reine... et de McGill), à Montréal, et les Éditions du Septentrion, à Québec. L’inférence est assez explicite: les Anglos pointent vers la Reine et les Francos vers le Septentrion, that is... vers le Nord.

Il y a, en fait, chez McGill-Queens une collection de "Native Studies Titles" très bien faite, qui embrasse tout le Nord — l’Arctique de l’Est, les peuples de la Forêt-du-Nord-Est, et aussi la Prairie et le Mackenzie — et qui en dit long sur la vieille histoire d’amour inhérente qui existerait entre les Brits et la Glace, si l’on en croit Graham Rowley et sa "Love affaire with the Arctic" [voir "Cold Confort", McGill-Queen’S, 1996]. J’ai même, en référence, un titre portant sur la glace et l’imaginaire anglo-saxon, comme s’il y avait une connexion spéciale, archéenne, entre l’Angleterre et la glace, Shakespeare et la banquise! En contrepartie, j’"imagine" que l’imaginaire français est toujours empêtré dans les parfums, le sexe et l’érotique, avec bien sûr quelque exception à la Jean Malaurie, mais on sait ce qu’il faut en penser, hein!

Cependant, le catalogue des "Presses du Septentrion" révèle une autre connexion qui n’était à l’agenda de personne sauf de l’histoire. Voici qu’en quelques années à peine, on a assisté à l’apparition soudaine, au Québec, d’une profusion d’ouvrages portant sur l’histoire et la "cause native". Pour ne mentionner ici qu’un seul titre, je citerai les quatre tomes de l’"Iroquoisie" de Léo-Paul Desrosiers, qui constitue une merveille d’édition dans tout le contexte nord-amériquain, États-Unis compris. Jamais n’aurait-on soupçonné, il y a peu, qu’une telle richesse de travaux verraient soudain le jour. Que s’est-il donc passé? Le Québec est en train de ré-évaluer entièrement sa propre histoire et son rapport au monde autochtone et cela va entièrement remettre en question, à moyen et long terme, tout ce qu’on raconte sur le Canada. Une telle révélation ne pouvait venir d’ailleurs que des rives du Saint-Laurent et, en français, pour ne pas dire en canadien, car c’est de là que tout est parti.

Mais, dans un tel contexte, qu’en est-il du Nord? Dès que le Septentrion et d’autres maisons d’édition s’aviseront de mettre le cap sur le septentrion, la même chose se produira, à mon avis. On découvrira une histoire du Canada, du Nord-Québec jusqu’au Nord-Ouest et au Youkon, on découvrira, en fait, en français et en autochtone, une mémoire de tout le continent aussi bien insoupçonnée qu’imprévue. Quelqu’un risque même de faire un jour prochain, le lien entre d’Iberville, Cavelier de la Salle, Joseph-Elzéar Bernier, etc., Catherine Tékakouita, Sara Riel (la sœur de Louis Riel, première religieuse métisse) et la première "Sœur grise esquimaude et catholique du Grand Nord" agenouillée le cierge à la main et dont j’ai le portrait quelque part. Etc., etc., etc. Incidemment, j’ai vu, il y a quelques années, au Fort Smith, des rayons et des rayons d’enregistements de la parole inouvialouk sur magnéto, des stacks et des stacks de cassettes de l’Arctique de l’Ouest, des centaines de documents n’attendant que le premier venu, la première intéressée pour déchiffrer ces grands pans d’une histoire révolue qu’un Maurice Métayer avait su sauver de l’oubli.

Évidemment, la mode présentement dans l’Ouest, les Prairies et le Nord-Ouest, est de "défrenchifier" l’histoire autochtone — ce qui était là, en passant, l’un des buts non déclarés de la Commission royale sur les peuples aborigènes. Le fait d’enlever, dans les documents officiels, l’accent aigu sur le "e" de Métis pour faire semblant qu’il s’agit là d’une catégorie anglo tout azimuths, va beaucoup plus loin que cette ablation anonyme du clitoris phonétique de la langue; viendra un jour où les Autochtones eux-mêmes se mettront à l’apprentissage du French pour aller chercher, dans des documents inédits et endormis, ce qu’on leur avait caché sur leur propre mémoire.

De la même façon, lorsqu’on rendra public des histoires comme celle des dessous de l’affaire de Joseph-Elzéar Bernier à qui Ottawa avait ordonné de rebrousser chemin dans sa route vers le Pôle, parce qu’un tel exploit n’était pas digne d’être accompli par un French-Canadian et devait donc être laissé à l’Amirauté britannique ou aux boys de Washington. Dans la même veine, on m’a même affirmé, un jour, dans un bar de Yelloknife, que les Esquimaux ne s’étaient jamais rendus au Pôle parce qu’ils n’avaient pour ce faire ni la volonté, ni le drive, ni la véritable stamina de l’explorateur. Que peut-on répondre à cela? Les Inouites n’ont pas eu à aller planter un drapeau dans l’espace-sacrum du Pôle, parce que celui-ci s’était déjà rendu en eux des millénaires auparavant! Et qu’est-ce que c’est de toute façon que ce faux débat?

Trop évident, n’est-ce-pas! La recherche est un miroir à double battant qui renvoie autant à l’image du "rechercheur" qu’à celle du "recherché", hein! On sait cela trop bien, au Québec et ailleurs dans les tiers-mondes ambivalents de la Planète. On sait trop qu’en amont de toute recherche, de toute incursion dans le Nord, une question se pose, lancinante et essentielle: celle de l’interrogation devant le paysage, celle du regard porté sur les Inouites (ou les Esquimaux) et le Grand Nord. Et alors, que peut bien se demander l’"homo quebecensis universitatis" devant la banquise, l’Esquimau, la glace et le Grand Nord? Qui peut répondre à cela? Mais, comment aborder une telle dimension sans réfléchir simultanément à l’interrogation du Québec vis-à-vis de lui-même, de sa géographie et... du Sud... le Petit-Sud ou le Grand-Sud?

Un Québécois qui se rend dans le Nord et quelles que soient ses intentions — faire du poignon ou faire un doctorat, décharger un brise-glace, chauffer un taxi ou construire une école — va-t-il se sentir obligé, sous la poussée subventionnée du Secrétariat à l’identité nationale, de réciter la litanie d’usage — Notre Nord, nos Esquimaux, nos Natives, notre Grand Pays — en y croyant réellement dans son for intérieur ou en faisant semblant d’y croire. Une Québécoise montant dans l’Arctique se rendra-t-elle à la rencontre d’un peuple ou de la glace? Ou de l’un et l’autre? Avec qui risque-t-elle de tomber en amour: la toundra nue ou les chants de gorge? Je trouve essentiel de poser ces questions à voix haute, sans m’attendre à aucune réponse à l’avance.

Depuis une vingtaine d’années et un peu plus, depuis la Commission Berger sur le pipeline du Mackenzie et le développement du Nord, en fait, fleurit en Anglo-Canada tout une école de pensée qui n’a absolument pas son équivalent du côté francophone. Je crois qu’on pourrait lui donner un double nom, le syndrome du playmate géographique et de la Rédemption nordique. Ainsi le Nord, l’Arctique, le pays du Nounavoute, les paysages grandioses du Nord sont-ils présentés comme une ressource nationale à exploiter au même titre que le cuivre ou le fer, pour se voir aussitôt transformés sur des posters comme une espèce de centerfold qu’on déplie et déploie afin de l’offrir en cadeau dans les ambassades et ailleurs. À ce titre, les Esquimaux ou les Inouites, tout autant que l’Inoukshouk, deviennent la quintessence même du Canada, pour ne pas dire les éléments vivants de la nature morte venant incarner le Canada nouveau. Je m’arrête là mais on trouve des centaines d’exemples illustrant cette stratégie, tant les Inouites et le Grand Nord sont devenus la pièce essentielle du processus de fabrication de l’identité nationale.

L’autre versant de cette géopolitique subliminale non déclarée est de faire en sorte que le Nord, et tout particulièrement le Nounavoute, deviennent l’antidote par excellence à opposer à la menace que présente le Québec. Et qu’il prétende vouloir être souverain ou pas, cela n’a plus aucune importance. Dans le constat nationaliste qui anime l’Anglo-Canada, le Québec doit être mis au pas, qu’il prête allégeance au système ou pas. Du simple fait qu’il parle sa langue, danse ses danses, rêve ses rêves, etc, sans demander aucune autorisation, le Québec, de par sa simple existence, constitue une menace parce qu’il échappe au contrôle moral, royal et magnanime d’Ottawa. Et dès lors, les Inouites sont pris dans le même jeu et ne vont pas échapper à cette même politique. On va les reconnaître avec force tapes dans le dos au nom de la grande amitié fédérative and the like, mais pourvu qu’ils fassent une concession de fond, sinon d’âme, au départ: celle d’exister dans la fabrication de l’identité de l’autre et, pour ce faire, de consentir à prêter leur âme sans hypothèque ni intérêt.

Quoi d’autre? De par sa simple présence bientôt quincentenaire, le Canadien d’origine devenu Québécois dit: j’existe avec vous, bien sûr, mais j’existe avant vous, au-delà de vous et sans vos lois; ma langue peut-être la vôtre si vous décidez de la parler, ma culture aussi si vous décidez de la pratiquer, mais elles ne viennent pas de vous. Par contre, de par sa présence déca-millénaire, l’Esquimau d’origine devenu, aux yeux des anthropologues de l’État, Inouk ou Inouite, n’a même pas à faire une telle affirmation, tant elle crève d’évidence. Et c’est alors qu’apparaît un syllogisme subtil: les Inouites habitent l’Arctique, l’Arctique est canadien et donc... Ainsi, de la même façon que l’Angleterre et ses sujets se sont appropriés peu à peu, mine de rien, presque par osmose, le nom de Canada, ses symboles, son identité, son hymne national, etc.; une fois l’opération presque réussie, on est en passe de répéter le même scénario avec les Inouites. The True North, strong and free! Le Nord pure laine, fort et libre! C’est pourquoi toute cette question s’avère d’une telle importante, d’autant plus que tous en arrivent à être sursaturés et sont tentés d’abandonner la lutte par usure. Mais, si l’un et l’autre refusent d’être dupes, qu’est-ce que l’Inouk et le Québécois du temps présent ont à se raconter dès qu’ils sont mis en rencontre.

Alors que je suis en train de rédiger ces lignes, je reçois une lettre du Nord-Québec qui dit à peu près ceci:

"Arriver du Sud, arriver de Montréal par temps clair en hiver, au

Nunavik, constitue toujours une expérience mystique (et je pèse mes

mots). Mais, il y a épidémie dans la demeure. Une influenza, type de

"grippe espagnole" qui emporta tant de gens en 1928 [on m’en a parlé,

près du tiers de ma propre famille y passa, dont une grand-mère que

jamais n’aurai connu; et ailleurs, au pays, chez les Dènès

Peaux-de-Lièvres, dans le Moyen-Dèh-Tcho (Mackenzie), par exemple, des

regroupements entiers auront disparus]... une épidémie empoisonne donc

le pays inouk nord-québec. Les humains du XXIè siècle ont beau se

prendre pour des dieux, ils ont encore à combattre de petites bêtes

virales bien plus fortes — ou aussi fortes que bien des mythes, pour le

moins. Au Nord, règne toujours cette impression du juste retour des

choses face aux êtres trop orgueilleux pour survivre plus d’une

génération ou deux... Les "Sudistes" ne comprennent pas que le Nunavik

et le Moyen-Nord des Amérindiens constituent les derniers et seuls

territoires en pleine explosion démographique et sociologique. Il

faudrait augmenter les ressources et emprisonner les administrateurs

cyniques responsables de la gabegie dans les régies régionales. Le sort

du Québec futur se joue ici, avec ce qu’il y a de pire et de meilleur."

C’est à se demander si ce n’est pas, de fait, le sort de toute l’Amérique et l’avenir même de la planète qui se trament dans le Grand Nord et dans toutes les grandes marges géographiques du globe.

La recherche universitaire québécoise et le Nord? Comment un peuple qui s’est fait tellement anthropologisé lui-même et continue toujours de se faire ausculter le pectoral par bien des observateurs, va-t-il se comporter lui-même, une fois devenu anthropologue à son tour? C’est là la seule véritable interrogation qui se pose, à mon sens, au départ? Mais, comment y répondre? Dans le fond, s’il n’y a à peu près pas eu de politique visionnaire par rapport au Nord et émanant du Québec, il s’est passé bon nombre d’événements et d’actions éparses qui risquent de prendre un autre sens, dès qu’on s’avisera d’en faire le bilan. Ne serait-ce que la fondation du Centre d’Études nordiques et la mise en œuvre de la "nordicité" par Monsieur Louis-Edmond Hamelin, dans les années soixante. Ainsi, un nouveau mot est-il apparu — nordicité — dans les dictionnaires d’Europe et d’Amériques et qui restera autant que l’idée d’Occident, d’Orient ou de Tropique! Mais autre chose est également apparue, sur un plan géographique plus local: la conscience que, de tout l’univers circumpolaire, c’est au Québec que le Nord migre le plus au sud. Le village du Havre-Saint-Pierre, pas tellement loin sur la Côte-Nord, se nommait il n’y a pas si longtemps, la Pointe-aux-Esquimaux. Ce qui fait que les contacts Québec/Esquimaux sont là depuis les tout débuts.

Pour en savoir plus, cependant, sur les recherches et questionnements des dernières années, on pourrait se rendre à la course dans une bibliothèque et parcourir tous les numéros d’"Études Inuit Studies", depuis la première parution, en 1977, et je suis sûr qu’il s’en dégagerait quelque chose d’insoupçonné. Plus de vingt ans de travaux et de parcours, c’est beaucoup plus que bien des publications, au Québec. Il y a là une continuité exemplaire "qui se continue", et quelque chose saute aux yeux. De plus, l’association Inuksiutiit Katimajiit de l’Université Laval a accompagné de près ou de loin, durant toutes ces années, l’affirmation, la prise de conscience et, disons-le carrément, la lutte du peuple esquimau-inouk pour prendre en main son destin politique et sa trajectoire identitaire. Cela, très peu le comprennent ou veulent le reconnaître. Pourquoi?

Que le peuple inouk [ou ses dirigeants, si on préfère] ait inscrit, d’entrée de jeu, sa lutte de "minoritaire minorisé" à l’intérieur du statut quo fédératif ambigu offert par ce même Ottawa qui l’a tellement érodé et détruit, ne manque pas de rebuter et laisser sceptique plus d’un Québécois! Une telle absence présumée de discernement et de lucidité équivaut-elle de facto à une forme de participation à sa propre mise en génocide — d’où les plus hauts taux de suicide de la planète? Ou une telle attitude constitue-t-elle plutôt, sans qu’on le sache très bien, une stratégie encore plus subtile pour défendre ses droits et affirmer son identité, devant un système qui fait semblant de savoir ce qu’il en train de faire avec le Nord et du Grand Nord? Et partant, que les Esquimaux viennent, par la PROCLAMATION DU NOUNAVOUTE, de s’inscrire à leur façon, dans le sillage juridique de la PROCLAMATION ROYALE du CANADA, de 1763.

Ainsi, par leur présence et le Nounavoute, les Inouites généreux sont-ils en passe de faire cadeau à Ottawa, de l’identité constitutive qui lui manque pour réaliser ce pays grand et nordique en attente de son destin, et que le monde entier attend également au tournant! Et tout ceci au moyen d’une reconnaissance qui sauve Ottawa de son propre néant, sur un plan historique et international... j’y reviendrai plus loin.

Quand on pense que la fondation d’"Inuit Tapirisat" date du début des années 70, dans la mouvance de ce qui était en train de se passer à la Baie James et en Alaska, on se rend compte combien tous ces "dossiers" et "revendications" ont évolué en parallèle. Qu’elle s’en soit rendue compte ou non, la société québécoise demeure intimement liée, depuis les tout débuts, au fleuve, au Nord et à la traite des fourrures, et donc aux grandes lignes de forces géo-culturelles qui ont structuré le continent. Ce qui fait que l’avenir du Québec et l’évolution, le devenir du Nounavoute, ne vont pas se faire indépendamment l’un de l’autre; le Québec étant lui-même lié au territoire qu’il revendique comme le sien, le Nunavik, et dont les Inouites lui refuseront de plus en plus le partage exclusif!

Comment terminer tous ces propos qui ne font qu’effleurer la question? Le Québec se divise, paraît-il, en deux clans: ceux qui ont dit oui à la souveraineté et ceux qui ont dit non. Au-delà, c’est une scission beaucoup plus profonde qui agiterait ce pays, et dont on a tous les jours des échos frisant l’obsession, à la radio ou ailleurs. Le Québec se diviserait donc, à nouveau, en deux clans: ceux qui disent oui à l’hiver et ceux qui disent non, refusant ainsi le pays et son climat, à travers un lamento qui ne tient plus la barre. Le problème est alors le suivant: peut-on être souverainiste et dire non à l’hiver, et, réciproquement, se proclamer fédéraliste et dire oui... sans oublier tous les états intermédiaires possibles.

Laissons la réponse aux psychiatres de la géographie nationale et aux commentateurs des sports d’hiver. Le Québec aura été un rêve, un grand rêve qui tire à sa fin; le Nounavoute aura été aussi un rêve qui doit énormément au rêve québécois et qui en serait à ses débuts. Le titre de l’un des premiers livres du poète montréalais Léonard Cohen adressait une question à tous: "let us compare mythologies." Peut-être faudrait-il le parodier et aller un peu au-delà: comparons nos rêves pour nous rendre compte que s’impose une nouvelle lucidité géographique et un nouveau partage mythologique, sinon on risque tous de se neutraliser les uns les autres en précipitant nos désappartenances respectives dans la gueule de ceux qui les convoitent, faute d’avoir le courage de produire eux-mêmes leur propre mythique.

JM,

Montréal

28 février 2000


   
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